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Letters from Iwo Jima, compose avec Flags of our fathers) un ensemble d'une absolue logique, d'une absolue beauté, d'une absolue humanité.

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Une absolue logique.

Dans un triptyque virtuose, (Un couple parfait / Cavale / Après la vie) l'acteur-cinéaste belge Lucas Belvaux (réalisateur depuis de La raison du plus faible) nous entraîne dans une de ces questions vertigineuses : pendant que se déroule mon histoire, quelles sont les histoires que je traverse en comparse et en quoi ces histoires modifient la mienne ? Pour faire simple, trois films, de trois genres différents (comédie, thriller, drame) certains personnages étant propres à un seul film, d'autres traversant les trois, une même scène ayant, d'un film à l'autre, une signification totalement différente.

Ce n'est pas exactement le propos de Clint Eastwood, mais il n'en n'est pas loin. Chez lui, ce serait plutôt : la guerre serait supportable si on ôtait la vie ou l'honneur à un ennemi défini tout entier par ce terme : ennemi, justification de tous les Déserts des Tartares. Et si, au moment ou je décharge mon flingue dans le ventre de ce salopard, celui-ci recevait la mitraille et ressentait l'atroce douleur comme terme d'une vie qui vaut la mienne, qui l'égale et qui, par son égale humanité, justifiait ma propre vie ?

Le film double d'Eastwood n'est pas aussi naïf que ces propos, mais c'est quand même pas loin. Et c'est d'une absolue, terrible logique. En gros : j'échange mon envie de te détruire contre la tienne.

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Pour ceux que ça intéresse, il y a ci-dessous tout un dossier critique dans lequel des gens bien plus compétents que moi (sauf Férenczi de Télérama, qui a manifestement un problème avec Eastwood) parlent du film. Je voudrais apporter un point de vue tout à fait personnel sur un film que je considère comme majeur.

Certains ont qualifié le cinéma de Clint de rousseauïste. Je cite donc le grand Jean-Jacques, dans un propos qui me semble parfaitement coller à la problématique d'Iwo Jima :
"La guerre n'est donc point une relation d'homme à homme, mais une relation d'État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes ni comme citoyens, mais comme soldats ; non point comme membres de la patrie mais comme ses défenseurs. Enfin, chaque État ne peut avoir comme ennemis que d'autres États et non pas des hommes, attendu qu'entre choses de diverses natures on ne peut fixer aucun vrai rapport." ( J.J.R., Du contrat social, Livre I, Chap. 4, "De l'esclavage").

Une absolue beauté.

Deux choses à dire.

Flags était un film complexe, se développant sur trois niveaux historiques : le combat, l'exploitation du combat et aujourd'hui. Certains y ont vu un film compliqué, difficile à suivre. J'aime bien ce qu'en dit Clint dans une entrevue avec Positif : "... nous avons des temporalités multiples, de 1945 aux années 90. On va et vient d'une époque à l'autre. Et plutôt que d'inscrire des datessur l'écran toutes les cinq minutes, il faut articuler cela, de façon que le spectateur vous suive. On a essayé d'être aussi clair que possible. Mais le public doit faire un petit effort. Tout ne lui est pas livré sur un plateau" ((Positif, n° 552, février 2007).

J'aime bien cette idée que "tout n'est pas livré sur un plateau. Ca a à voir avec la notion de respect du public, avec l'idée de s'adresser à un public adulte.

On reproche à Letters sa linéarité. Eastwood aurait abandonné la complexité au profit d'un récit qui va de A à Z, certains (Férenczi toujours) y reconnaissant le signe maudit d'un cinéma "conventionnel". Il y eut même un lecteur de Télérama pour dire que Letters était un "film de guerre de plus", détail aggravant : "en moins moderne que Indigène"... Je ne ferai pas de mauvais jeu de mot, mais je reste confondu devant un tel analphabétisme cinématographique.

Flags a une structure complexe parce que son propos est complexe. Il ne traite pas de "voyez la belle action des héros", il traite plutôt de "comment fabriquer des héros bidons, de façon à monter une opération financière malhonnête de façon à permettre la défense d'une cause juste". Ceci appelle des développements non linéaires, mais intellectuellement et historiquement solides.

Letters a un propos beaucoup plus simple : vous prenez quelques milliers de jeunes hommes abandonnés de tout face à une force qui va les détruire. Vous mettez à leur tête un général humaniste mais très militaire. Vous déroulez la tragédie. Vous obtenez, avec un scénario solide et une mise en scène fluide un film assez facile à comprendre, assez difficile à supporter. Qui ne nécessite pas une structuration très compliquée : t'es un jeune homme beau et amoureux, tu vas te battre pour rien, sinon la gloire d'un empereur fasciste et tu vas crever avant d'avoir vécu. Ou tu vas trahir, mais ce sera très dur car, en face, ce ne sont pas des anges non plus.

Le film baigne dans une esthétique particulière, très noire. Noir le sable d'Iwo Jima (filmé au sud de la Californie, alors que Flags était filmé en Islande). Noire la lumière (si je puis dire) qui maintient les personnages dans un halo glauque et dangereux. Noirs les rapports entre militaires, certains professionnels et cyniques, d'autres anciens quelque chose (boulanger, par exemple) qui aimeraient bien, si c'était possible, sauver leur peau.

Sans être esthétisant (ce qui est un gros mot), Letters est un film esthétiquement magnifique. On sait que Clint a obtenu de son chef op' qu'il réduise l'éclairage au-dessous du minimum possible et il nous montre ses personnages tragiques déjà dans les ténèbres de la tombe.

La musique de Kyle, discrète, eastwoodienne, accompagne dignement cette entreprise ambitieuse que Spielberg a favorisé sans imposer son tonitruant point de vue. Merci à lui.

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Une absolue humanité.

Le regard de Clint Eastwood s'est aiguisé avec le temps et se tourne vers un humanisme qui nous paie de beaucoup d'humiliations cinématographiques.

Ces jeunes hommes, jeunes américains de Flags qui ne revendiquaient pas l'héroïsme dont le système militaro industriel les maquillait pour vendre des bons du trésor (pour une juste cause, je l'ai déjà dit, mais une supercherie est une supercherie) ; jeunes japonais condamnés à l'héroïsme par une volonté impérialiste qui les dépasse, et les différents rouages de l'autorité qui font que la machine à broyer ses enfants fonctionne ; Eastwood a pour tous ces jeunes gens (19 ans ans en moyenne chez les soldats américains, moins, semble-t'il, chez les jeunes japs) le regard d'un homme qui a fait sa vie, qui a eu, apparemment, une belle vie, le regard d'un homme libre à qui plus personne ne peut plus imposer grand chose. Le regard d'un homme.

Clint est un humaniste qui ne se soucie ni de la gauche, ni de la droite (dont il est issu). Mais des hommes.

 

Ici, l'évocation de Jean Renoir s'impose. Eastwood a toujours été un cinéaste "renoirien" pour qui "chacun a ses raisons". On ne peut comprendre le général Kuribayashi, humaniste pétri de culture occidentale, qui méprise la dictature militaire qu'il sert, qui aime les hommes qu'il va conduire à la mort. Chacun a ses raisons, et comme Renoir, Eastwood n'éprouve pas le besoin de juger. Mais s'il est nécessaire, plus que pour tout autre film d'Eastwood, d'invoquer Renoir, c'est en raison de certaines proximités entre Letters et La grande illusion. Comment, devant la rencontre entre Kuribayashi et Nishi, l'aristocrate champion olympique venu se perdre dans le piège d'Iwo Jima, comme en une démarche esthétique, aristocratique, ne pas penser à de Boeldieu et Von Rauffenstein, conscients que dans le désastre de la guerre, c'est leur classe, leur qualité de héros, déjà ombres d'un passé plus glorieux que la guerre à laquelle ils vont tout sacrifier, qui vont disparaitre. Sur un autre plan, la liaison privilégiée, due à la "force des choses" entre Kuribayashi, le militaire de carrière humaniste et hautain et Saïgo, le boulanger devenu militaire d'occasion, sorte de principe vital de ce film funèbre, évoque puissamment les relations troubles entre le capitaine de Boeldieu (Pierre Fresnay) et Maréchal (Gabin, prolo magnifique). Décidément oui, Eastwood, Renoir, l'humanisme, le fil de l'eau auquel on ne saurait échapper.

Clint Eastwood, c'est un homme libre qui déclare tourner quand il a envie de tourner, ne rien faire quand ça lui chante de glander. Arrêter le cinéma quand il veut, pour s'occuper plus de sa famille, mais on sait que la passion l'habite et qu'un nouveau film est en chantier (avec une star d'Hollywood). Cette totale liberté peut déranger. Elle est fondatricede son cinéma de la maturité qui, de Mystic River à Letters, ne quitte plus les sommets.

Dans une soirée, Spielberg, propriétaire des droits du livre dont a été tiré Flags of our fathers, rencontre Clint, lui parle du livre et lui dit "Pourquoi tu ne viendrais pas le réaliser chez nous ? Tu auras les coudées franches, tu le feras à ta guise, et moi je le produirai." Clint : "Je lui ai répondu d'accord, nous nous sommes serré la main, et l'affaire était conclue." (Entretien publié par Positif, déjà cité).

Ce n'est pas plus compliqué que ça le cinéma : une poignée de mains et l'affaire est conclue. Hollywood comme le grand village africain...

Voilà, j'ai été un peu long et je m'en excuse. J'espère avoir donné envie à une ou deux personnes de voir ce(s) film(s) et, pourquoi pas, de venir ou revenir au cinéma.

Dans Letters from Iwo Jima, il y a quelque chose d'Alamo de John Wayne, aidé par John Ford pour certaines scènes délicates. Encore une histoire où des hommes libres sont prêts à se sacrifier pour quelque chose qu'ils considèrent comme plus grand, plus important qu'eux.

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Je dédie ces quelques lignes sur un cinéma de résistance et une culture de la liberté à Lucie Aubrac et à ses compagnons.

Site américain du film


Cahiers

Événement. Eastwood à la lettre

à où il n’y avait que trous de grottes et mitraillettes activées par des fantômes, qu’une entité abstraite nommée Japon et servie par une non moins abstraite foule de jumeaux, il y a maintenant sous nos yeux : des hommes. Qui tremblent, vomissent, ont des femmes et des doutes sérieux sur le bien-fondé de la bataille imminente. On s’en doutait, grâce soit rendue à ce bon vieux Clint d’en fournir la preuve tangible.

Tangible ? Ce n’est pas le mot.Touchons du doigt l’écran où se projette Lettres d’Iwo Jima, il ne rencontre que du vide - fantômes toujours, et paradoxe : l’opération d’incarnation dont le spectateur tire les bénéfices humanistes a pour site un cinéma qui est pourtant, considéré dans son ensemble, en voie de totale désincarnation. A peine la caméra a-telle fait advenir les corps en lieu et place de rien, qu’elle les estompe dans un gris de pénombre, quand elle ne les déchiquette pas en les livrant à une grenade suicidaire.

Plutôt qu’une option esthétique, cette soustraction est d’abord requise par la restitution crue d’une bataille. Le faux mouvement de Lettres d’Iwo Jima, un corps retrouvé dix de perdus, épouse celui de la guerre, entreprise la plus contre-productive du monde, bourbier de sable mouvant où jusqu’aux gestes de survie vous font sombrer encore un peu plus. Creuse une tranchée pour sauver ta peau en vue du débarquement ennemi, c’est ta tombe que tu creuses. Les grottes où tu crois te protéger sont des catacombes. Le faux mouvement est général et assumé par le géneral Kuribayashi, que sa conscience aiguë de l’absurdité de la bataille n’empêche pas d’y lancer ses troupes, et que sa proximité avec les Américains n’empêche pas de les combattre.Vérité redoutable, et coup fatal porté par le film à sa possible valeur didactique : découvrir qu’en face se tiennent des types faits de la même pâte n’enraie pas le processus d’anéantissement mutuel. Cette esquisse de fraternité concrète est même mise à profit par le travail de destruction, comme en fait démonstration la scène où le général demande à un subordonné de se mettre à la place des Américains pour anticiper leur déploiement sur la plage. Mieux je te connais, mieux je te tue. Plus proche de moi, plus proche de ta mort.

La guerre, donc, définitivement indéfendable. Sauf qu’entre mille sujets possibles, Eastwood s’empare de celui-ci précisément, et il faudrait voir ce qui l’aimante vers ces Japonais-là, sur cette île-là. Le souci moral de rééquilibrer les représentations, assurément. Les corps dans les grottes, on l’a dit. Mais du coup nous y voici, dans les grottes, et elles font aux hommes un tombeau idéal, un labyrinthe idéalement sépulcral où errent absurdement des âmes en peine. Eastwood ne trouve pas par hasard une tombe sous ses pieds. Cette tombe est la destination première de ses pas,mus par un trouble désir de proximité avec la mort. Un trouble désir de confraternité avec ces soldats japonais, dont l’héroïsme admirable et grotesque semble parfois procéder, non du courage au mépris de la mort, mais d’une pulsion d’anéantissement qu’emblématise le lieutenant se couchant parmi les cadavres en atten- dant que les chars américains ne le broient. Presque déçu de se réveiller sauf. Ainsi, la morbidité qui travaille au corps Lettres d’Iwo Jima tient tout autant au cahier des charges du film de guerre, qu’à la lumière spectrale qui baigne le travail du Eastwood tardif. Souvenonsnous de Million Dollar Baby, qui mettait sur pied une championne pour aussitôt lui couper les pattes. Rappelons-nous le rétromouvement de Mystic River vers le pire originel. C’est sans doute cela qu’il faut comprendre, et que s’évertuent à rendre sensible les brouillages temporels du diptyque d’Iwo Jima : le pire est un préalable. Le pire est une offense faite au corps (viol de Mystic River) ou son abolition pure et simple ; et il est premier. C’est dès avant la bataille d’Iwo Jima, et quand bien même on la saurait victorieuse comme dans Mémoires, que les silhouettes se fondent dans le décor. Blanches si celui-ci est fait de pierres, grises s’il est fait de sable : ces êtres semblent déjà revenus à la poussière et à la cendre dont la sentence biblique prétend qu’ils procèdent. Le presque noir et blanc dit bien l’immédiat devenir archive des faits. Volcanique, l’île est à la fois annonce de l’éruption à venir et trace de la précédente, si bien que futur et passé s’indifférencient et dansent emmêlés sur les cendres du présent.Dans Sur la route de Madison, déjà, des cendres dispersées dans l’air offraient aux personnages une survie figurative minimale.

Ouverture de Lettres : creuse le sol en 2004, pour retrouver des traces de ce qui fut, tu trouves un soldat de 1945 en train de creuser lui aussi. Si le monde est un abîme, si la rétrospection ne rencontre que béance, c’est que l’édifice du temps ne connaît pas de sol sur quoi solidement reposer. On a cru Eastwood crépusculaire (longtemps le mot lui colla aux éperons) en ce qu’il prenait acte de la disparition du classicisme, de la croyance, de la splendeur américaine, de tout ce qu’on voudra. Sa dernière manière invite à bifurquer de cette piste diachronique-américaine vers une autre, davantage conceptuelle-européenne.La perte est plus ancienne, plus originelle, si ancienne et originelle qu’elle se radicalise en absence augurale.Absence de la chair et de son champ d’apparition, le présent,doublée du doute quant à l’idée qu’il y ait jamais eu un présent.

Depuis quelque temps - disons depuis une décennie -, et au prix d’un réflexe étonnamment radical, le règne de l’absence est chez Eastwood conjuré, autant que possible, par la multiplication des traces écrites.Voix qui s’élèvent d’outre-tombe, les lettres sont une rare et paradoxale trouée de vie au milieu du cimetière.D’Iwo Jima restent des lettres, d’Iwo Jima il n’y aura jamais eu que des lettres, et elles sont d’emblée le petit fil d’existence d’où les créatures tirent leur substance vitale, comme la Francesca de Madison ne s’incarnait qu’avec la découverte par ses enfants de son journal intime.
Lisons-en le contenu, de ces lettres. On verra qu’il redouble la ligne de vie que leur seule existence eût suffi à tracer. Des êtres de papier y racontent qu’ils souffrent dans leur chair, que le tombeau où les emprisonne la guerre est sans échappatoire que la désertion, qu’il faudrait avoir le courage de la lâcheté. Creuser sa tombe puis s’en éloigner, avec au coeur l’espoir d’advenir enfin à l’existence.

N°620, février 2007 p.40-41

Très bel entretien avec Clint  dans ce numéro des cahiers (malheureusement pas disponible sur le site).


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Eastwood passe à l'ennemi


Pour «Lettres d'Iwo Jima», contrechamp de «Mémoires de nos pères», le cinéaste américain revit la bataille du point de vue des assiégés japonais. Un requiem élégiaque parmi les sommets de son oeuvre.

Par Samuel DOUHAIRE

QUOTIDIEN : mercredi 21 février 2007

Lettres d'Iwo Jima de Clint Eastwood. avec Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya, Tsuyoshi Ihara. 2 h 22.

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A bientôt 77 ans, croulant sous les récompenses honorifiques, cumulant succès publics et dithyrambes de critiques qui voient en lui «le dernier grand cinéaste classique américain», Clint Eastwood peut désormais tout se permettre à Hollywood. Y compris, alors qu'il travaillait sur le scénario de Mémoires de nos pères consacré aux soldats américains de la bataille d'Iwo Jima (Libération du 25 octobre 2006), convaincre son producteur Steven Spielberg de tourner un deuxième film sur cet événement clé de la guerre du Pacifique, mais en adoptant le point de vue de l'«ennemi» japonais. Le projet est sans précédent dans l'histoire du cinéma mondial et d'autant plus fou que, tourné avec des inconnus, en japonais sous-titré et dans des tunnels éclairés a minima, Lettres d'Iwo Jima s'annonçait comme un seppuku commercial à 60 millions de dollars. Et pourtant... Les Japonais sont séduits par l'hommage du gaijin Eastwood à leurs propres morts (lire ci-contre), le public américain suit et les nominations aux oscars pleuvent (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario original...) pour ce requiem élégiaque qui s'impose comme l'un des sommets de l'oeuvre déjà considérable d'Eastwood.

Nausée. La beauté de Lettres d'Iwo Jima repose avant tout sur la simplicité de sa narration. Alors que Mémoires de nos pères s'épuisait à jouer sur tous les fronts (description de la bataille au coeur de l'action, décryptage de la réalité derrière la propagande, interrogation sur la transmission de la mémoire), Clint Eastwood se contente ici de raconter l'enfer vécu par les soldats nippons sur l'île d'Iwo Jima. L'effet de contrechamp à Mémoires de nos pères est terrible. C'était une chose de voir un marine arroser un abri ennemi au lance-flammes, c'en est une autre de revoir la scène du point de vue du fantassin japonais qui va se faire brûler vif. De même la découverte macabre des soldats d'Hirohito aux ventres explosés dans le premier film trouve son explication dans une séquence choc où les guerriers vaincus se font hara-kiri à la grenade, l'un après l'autre. Plus traumatisante, la vision de la guerre se révèle dans le même temps moins spectaculaire. Les démonstrations pyrotechniques de Mémoires de nos pères , qui mêlaient jusqu'à la nausée le réalisme gore d' Il faut sauver le soldat Ryan et les effets spéciaux en 3D de Pearl Harbor n'ont plus leur place dans un film qui adopte le point de vue intimiste des assiégés japonais.

Ce choix de mise en scène est la conséquence logique de la stratégie militaire retenue par le général Kuribayashi en 1945 : privé du soutien de la flotte impériale défaite quelques semaines plus tôt dans les îles Marianne, obligé de combattre en infériorité numérique, le commandant en chef d'Iwo Jima abrita ses hommes dans les nombreuses grottes naturelles de l'île qu'il transforma en autant de nids de mitrailleuses et fit relier par des kilomètres de galeries souterraines.

Clint Eastwood filme donc la peur de très jeunes hommes enfermés dans des cavernes et qui tremblent sous les bombes des assaillants, sous «ce martelage sourd qui vous traque sous terre, qui vous tient enfoui dans une galerie puante qui peut devenir votre tombe» évoqué par Gabriel Chevallier dans son roman vécu de la guerre de 14, la Peur (1). Le film communique cette expérience absolue de la peur qui envoûte, qui perd, qui entraîne «dans une débâcle que l'imagination précipite avec ses inventions effrayantes».

Empathie. Dans Lettres d'Iwo Jima , les soldats japonais sont entrés dans la spirale de la défaite, minés par la certitude de leur mort à des milliers de kilomètres de leur foyer. Les images aux couleurs désaturées du chef opérateur Tom Stern prennent une dimension crépusculaire. Dans le paysage désolé du sable noir et des roches volcaniques d'Iwo Jima, les soldats en sursis tentent de repousser l'échéance fatale, portant sur leurs visages épuisés poussière et cendres prémonitoires. L'empathie que leur calvaire provoque est d'autant plus bouleversante que le scénario de Paul Haggis et d'Iris Yamashita donne à tous les personnages une profondeur psychologique peu commune pour un film de guerre, nuançant constamment la caricature du fanatisme guerrier nippon. La figure mystérieuse du général Kuribayashi (Ken Watanabe) est un modèle de complexité, personnalité humaniste autant que chef de guerre. Un ancien «attaché militaire» aux Etats-Unis utilisant sa connaissance et son amour de la culture américaine pour combattre plus efficacement les marines, un officier soucieux du moral de ses troupes refusant les exécutions punitives pour que ses hommes puissent se battre jusqu'à la mort contre l'ennemi.

Mais la préférence de Clint Eastwood va clairement au petit boulanger Saigo, génialement interprété par le chanteur de boys band Kazunari Ninomiya ­ belle audace de casting, comme si en France M. Pokora jouait un poilu dans un film sur Verdun. Saigo échappe de justesse à la décapitation pour abandon de poste devant l'ennemi, à l'exécution sans sommation par des soldats américains refusant de s'embarrasser de prisonniers, il représente un principe de survie par fidélité au serment fait à sa femme enceinte avant de partir. Cet héroïsme du rescapé fascine totalement Eastwood comme le reflet de sa propre lutte poignante avec les ténèbres.

© Libération


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"Lettres d’Iwo Jima vient compléter Mémoires de nos pères, constituant un vaste poème en deux volets. La qualité esthétique de ces deux œuvres, qui viennent après deux autres, magistrales elles aussi (Mystic River et Million Dollar Baby), justifiait la volonté de revenir sur l’œuvre d’un cinéaste dans lequel nous voyons tous, aujourd’hui, le dernier grand classique américain. Il nous a offert un entretien parmi les plus longs qu’il ait jamais accordé, montrant par là à quel point il tient à aller au-delà de la simplicité apparente qui nous touche tant dans ses films. Paul Haggis, jeune cinéaste et brillant scénariste lui‑même, apporte son témoignage à un dossier qui, à travers les études des différents collaborateurs, souhaite ouvrir des pistes de réflexion sur un ensemble exceptionnel."

C'est court, Positif ne publie pas les articles sur son site. Mais le dossier consacré à Clint Eastwood dans le n° de février (n° 552) est passionnant  :

Dossier rassemblé par
Michel Ciment et Christian Viviani


:: SOMMAIRE DU DOSSIER :::


Lettres d’Iwo Jima
Nul homme n’est une île
Jean-Loup Bourget

Entretien avec Clint Eastwood
Les héros, c’est nous qui les créons
Michael Henry

Entretien avec Paul Haggis
Quand il n’y a pas qu’une seule vérité
Michael Henry

La première pierre
Eastwood et la question de l’innocence
Frank Kausch

La vie dans les traces
Spectrologie de Clint Eastwood
Jean-Christophe Ferrari

Un humanisme d’après l’humanisme
Philippe Fraisse

Une miniature
Vanessa in the garden
Christian Viviani



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Entretien

Clint Eastwood parle d'Iwo Jima

LE MONDE | 20.02.07 | 17h07  • 

quel moment avez-vous décidé de décrire la bataille d'Iwo Jima du point de vue japonais ?

C'était au moment de la préparation de Mémoires de nos pères. Nous avions des réunions pendant lesquelles nous parlions du scénario. C'est en discutant avec Paul Haggis (scénariste de Mémoires de nos pères) et Steven Spielberg (producteur) que je me suis demandé ce que cela pouvait avoir été de l'autre côté.

J'étais déjà allé à Iwo Jima, en me tenant sur les plages où les marines ont débarqué. Et j'ai eu un sentiment soudain de mélancolie. Puis je suis allé dans les tunnels et les souterrains qu'avaient creusés les Japonais, et dont certains existent encore, notamment l'endroit où se tenait le général Kuribayashi. Il y faisait si chaud en raison de la vapeur géothermique qu'on ne pouvait y rester qu'une quinzaine de minutes.

J'ai ensuite cherché des sources historiques du côté japonais. On m'a montré un livre de lettres du général Kuribayashi à sa famille. Une correspondance qui s'étalait de la fin des années 1920, lorsqu'il était en Amérique, jusqu'au moment où les communications entre Iwo Jima et le quartier général ont été coupées. On me l'a traduite en quelques jours. J'ai demandé à Paul Haggis s'il ne pouvait pas me recommander quelqu'un pour travailler là-dessus. Il m'a présenté une jeune femme, une Américano-Japonaise qui avait déjà écrit des scénarios mais n'en avait pas vendu, Iris Yamashita. Elle a fait d'autres recherches et elle a trouvé d'autres sources, des récits vieux de quarante ans, des documents.

Mémoire de nos pères et Lettres d'Iwo Jima ont une forme très différente. Le second se rapproche plus d'un film de guerre classique. Quand en avez-vous décidé ?

Mémoire était l'histoire d'un mystère. La façon dont le fils d'un des personnages a découvert l'histoire de son père. Et aussi ce qui s'est passé en marge de la bataille, cette tournée en Amérique pour faire acheter des bons de guerre. Le second film porte plutôt un regard sur cette bataille particulière et cet endroit (Iwo Jima) où l'on n'a pas forcément envie de se rendre tous les week-ends.

L'île est presque déserte, nue, il n'y a pas d'eau. Il a fallu tourner sur des plages en Islande pour reconstituer celles d'Iwo Jima, qui sont comme un mémorial pour les Japonais. Quand on se tient sur les plages d'Iwo Jima, on s'enfonce de plusieurs centimètres dans le sable noir... alors pensez aux soldats qui portaient plus de cinquante kilos d'équipement. Sur place, on comprend le choix du général Kuribayashi et son idée de s'enterrer dans les tunnels et les souterrains de l'île plutôt que de défendre les plages depuis des tranchées. Il n'y a nulle part où se cacher dans l'île. Les avions la bombardaient.

Est-ce que vous pensez-vous que l'expérience des soldats américains a été très différente de celle des soldats japonais ?

J'ai fait ces deux films en hommage à l'homme moyen. La moyenne d'âge des soldats américains était de 19 ans, celle des Japonais n'était pas très différente. Tout revient à l'absurdité de prendre des gens qui ont à peine commencé leur vie et d'y mettre fin.

Dans un flash-back, on voit des Américains offrir un pistolet au général Kuribayashi. Cette offrande d'une arme est une figure qu'on a déjà vue dans vos films, notamment dans Minuit dans le jardin du Bien et du Mal.

C'est en effet une scène que j'ai ajoutée au scénario. L'idée m'en est venue lorsque j'ai appris que Kuribayashi se serait fait seppuku sur l'île. Mais je pense qu'à ce moment-là il devait être tellement épuisé par la déshydratation qu'il n'en aurait pas eu la force. D'où l'idée du pistolet avec lequel il se suicide.

J'ai réveillé l'accessoiriste en pleine nuit pour qu'il me trouve un automatique 45 de la première guerre mondiale. Puis j'ai aussi imaginé que Saigo, le simple soldat, pouvait spéculer ainsi sur l'origine du pistolet que porte le général et penser que celui-ci l'avait pris à un Américain mort, ce qui accentue son caractère héroïque chez ses propres hommes. Mais cela symbolise aussi l'individualisme du général, qui porte sur lui une arme en provenance d'un autre pays.

Vos films sont très sombres. Comment avez-vous travaillé avec Tom Stern, votre directeur de la photographie ?

Je lui ai simplement dit qu'au tirage nous obtiendrions une image presque en noir et blanc, avec des couleurs désaturées. Mais, du point de vue de la lumière, je voulais garder des contrastes forts. Chaque scène devait avoir une unique source de lumière. Si on vit sous la terre, la lumière vient de quelque part.

Votre cinéma aime les ténèbres. Souvent vos personnages peuvent surgir de la pénombre ou s'y enfoncer.

En effet. Mais tout dépend de la situation. Cela peut produire un effet dramatique justifié. J'ai été impressionné dans ma jeunesse par des films où le travail du chef opérateur était audacieux, où la lumière était contrastée, comme Le Troisième Homme. Ils allaient à l'encontre de la règle de l'époque qui imposait de mettre beaucoup de lumière dans les plans parce qu'il faut voir les yeux et les visages des acteurs. Parfois, je crois que le drame transparaît mieux à travers ce que l'on ne voit pas dans les yeux de l'acteur. Et si tout d'un coup quelque chose apparaît dans son regard, l'impact est plus fort.

Pendant le tournage, quand Tom Stern installait ses lumières, je lui demandais à chaque fois de me montrer ce que ça donnait en éteignant. Il était tenté de jouer la sécurité, mais je lui imposais toujours d'éteindre le projecteur. Parfois on était à la limite du possible, et il avait besoin que je le rassure. Je lui disais que nous n'avions rien à perdre l'un et l'autre et que ce serait peut-être notre dernier film, et il levait les yeux au ciel Tom Stern a 61 ans, Clint Eastwood 76.

Mais il arrive aussi que vos personnages soient précipités en pleine lumière, et ce n'est pas une expérience toujours positive.

Dans Mémoire de nos pères, le personnage de John Bradley, que joue Ryan Philippe, doit découvrir le corps de son camarade qui vient d'être tué. Il n'a jamais été question pour moi de montrer le cadavre. J'ai posé une feuille de carton blanc aux pieds de Ryan Philippe, et j'ai demandé qu'on éclaire la feuille à la lumière blanche et qu'on éteigne. Du coup, Ryan Philippe n'a pas eu besoin de changer son expression, le seul changement de lumière a suffi à le suggérer.

Il ne faut pas avoir peur d'expérimenter. Quand vous êtes jeune, vous êtes parfois excessivement prudent, mais quand vous avez fait de nombreux films vous pouvez essayer des trucs.

Aujourd'hui, vous sentez-vous totalement libre de travailler à Hollywood ?

Je crois que j'ai un peu abusé de leur hospitalité. A chaque film je dis en plaisantant que c'est pour celui-ci qu'on va me retirer mon People's Choice Award (trophée remis après un vote du public). C'est une vie intéressante, qui ne cesse pas de l'être.

Qu'est-ce qui va rendre votre vie intéressante dans les prochains mois ?

Il faut que je chevauche la vague. Je sais ce que je veux faire : passer plus de temps avec ma famille. En termes d'histoires, je ne sais pas. Les quatre derniers films ont été intéressants, ils m'ont permis d'aller dans différentes directions. Mais ce sont des projets difficiles à mener à bien, parce qu'ils défient les conventions. On me prend pour un fou. On se demande pourquoi je veux faire un film sur une boxeuse. Et il faut expliquer que ce n'est pas un film sur une boxeuse, mais une histoire d'amour filial entre un père et une fille.

Et quand on explique ça aux gens du "front office" (les financiers des studios), leurs yeux deviennent vitreux. On me dit : "Depuis le temps que vous faites ce métier, pourquoi faut-il encore que vous ayez à rendre des comptes ?" C'est peut-être de ma faute, quand j'aime une histoire, je la visualise, mais je ne sais pas assez bien l'expliquer. Peut-être que si j'avais expliqué l'histoire du pistolet de Kuribayashi lors de la présentation, ça aurait plu. Mais elle n'est arrivée que pendant le tournage. A ce stade, je devrais être capable de les éblouir, de faire des pirouettes comme Gene Kelly. Mais je sens seulement, instinctivement, que l'histoire va faire un bon film.

De nos jours, tout ce qu'ils veulent savoir, c'est la recette du vendredi soir (jour de sortie des films aux Etats-Unis). Je m'en fiche de savoir qui est numéro un, c'est le film qui m'intéresse, sa vie. Il fut un temps où les gens des studios faisaient des films. Je me rappelle avoir proposé Mystic River à un studio, avant que Warner ne se décide, et une dame m'a répondu : "Nous ne faisons pas de films dramatiques." Et j'ai eu envie de répondre : pourquoi faire des films alors ?

Propos recueillis par Jean-François Rauger et Thomas Sotinel

Article paru dans l'édition du 21.02.07


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Critique

"Lettres d'Iwo Jima", un tableau de l'enfer teinté de mélancolie

LE MONDE | 20.02.07 | 17h07  •  Mis à jour le 20.02.07 | 18h02

e second volet du diptyque d'Iwo Jima que vient de réaliser Clint Eastwood n'est pas une représentation du même événement, vu d'un autre point de vue. Mémoires de nos pères, le film "américain", n'était pas un récit de la première bataille de la guerre du Pacifique livrée sur le sol japonais, mais un édifice complexe, qui considérait avec autant de gravité que d'acuité intellectuelle le coût que la guerre inflige aux individus et à la collectivité, passant d'une époque à l'autre, du théâtre de la bataille au cirque de la propagande.

Lettres d'Iwo Jima, le panneau "japonais", est au contraire un film de guerre classique, dans son propos comme dans sa forme. Joué par des acteurs japonais dans leur langue, le film est néanmoins plus américain que son prédécesseur. Clint Eastwood met en scène avec gravité et sobriété un scénario qui utilise des procédés que l'on croyait obsolètes. L'opposition entre l'officier soucieux de ses hommes et la ganache, l'épreuve du feu comme révélateur des personnalités, les retours en arrière pour expliquer le comportement de chacun, tous ces clichés reprennent, saisis par la poigne du vieux maître, la vigueur qu'ils ont eue à leur naissance, quand ils ont servi aux films réalisés par Raoul Walsh ou Allan Dwan pendant et juste après la seconde guerre mondiale.

Après un prologue qui montre des archéologues contemporains en train de fouiller le site de l'île volcanique, Lettres d'Iwo Jima commence quand arrive le général Kuribayashi (Ken Watanabe). Ancien attaché militaire aux Etats-Unis, l'officier ne se fait guère d'illusions sur l'issue de la bataille à venir. Première île du territoire japonais à être menacée par les forces américaines, Iwo Jima doit être défendue à tout prix, même si l'aviation et la marine impériales sont désormais impuissantes. Kuribayashi refuse de défendre les plages, fait agrandir le réseau de tunnels qui parcourt l'île et prépare le plus humainement possible ses hommes à mourir.

Autour de cette figure, à laquelle Ken Watanabe prête la prestance et le charme nécessaires, les personnages sont répartis selon leur grade. Parmi les hommes de troupe, on trouve un boulanger pacifiste, un ancien membre de la police politique en butte à l'hostilité de ses camarades. Chez les officiers, la brute côtoie l'aristocrate, ancien champion d'équitation aux jeux de Los Angeles en 1924.

DES COULEURS ASSOURDIES

Cette galerie de portraits un peu désuète est mise en scène avec tant d'affection que, lorsque l'inévitable survient après les séquences situées pendant l'approche de l'armada américaine, on est malgré tout saisi. Une fois le combat engagé, l'enjeu n'est pas tant de savoir qui va survivre (les combattants japonais d'Iwo Jima qui avaient survécu aux combats se sont presque tous donné la mort, sur ordre de leurs officiers) que d'assister à la mort de chacun.

Clint Eastwood trouve la scansion nécessaire à cette litanie tragique, qui mêle l'arbitraire de la violence, l'héroïsme et la cruauté. Il a choisi de filmer Lettres d'Iwo Jima dans des couleurs assourdies, qui se rapprochent souvent du noir et blanc. La distinction entre les séquences filmées dans les tunnels et à l'air libre s'efface pour ne laisser que la sensation d'un enfer, fait du bruit assourdissant de la canonnade et des fumées des combats. Les acteurs font preuve d'une abnégation militaire : ils font leur devoir, délimitent nettement les contours de leurs personnages, assez pour laisser une trace dans le film et s'en vont, emportés par la bataille.

Lettres d'Iwo Jima n'est pas un film pacifiste. Non qu'il fasse l'éloge du courage militaire, mais sa description impitoyable de l'horreur est teintée d'une mélancolie résignée. Pour Clint Eastwood, la guerre, comme toute forme de violence, est une part essentielle de l'existence humaine.


"Iwo Jima", film américain, avec Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya, Tsuyoshi Ihara (2 h 20).

Thomas Sotinel

Article paru dans l'édition du 21.02.07


Ferenczi avait dit beaucoup de bétises sur Flags of our fathers. Il est assez navrant de lire ce qui suit dans Télérama.

J'avais commenté l'article concernant Flags  Cette fois je n'en ai pas envie. Je note que Ferenczi, non content de ne rien comprendre à Eastwood, se permet, dans la foulée, d'éreinter Raoul Walsh et Samuel Fuller. Personne n'est obligé d'aimer le cinéma. Mais personne n'est obligé d'en faire un métier.

Voici l'article in-extenso :

Eastwood filme (encore) la boucherie du Pacifique, mais côté nippon.

Etre le contrechamp, côté japonais, de Mémoires de nos pères, parfois de façon littérale (bientôt, sans doute, des sites Internet montreront certaines séquences des deux films côte à côte), limite d’emblée ces Lettres d’Iwo Jima : si les vainqueurs ont un futur de héros, fût-ce malgré eux, les vaincus, en revanche, n’ont qu’un passé. Le second volet du diptyque de Clint Eastwood ne quitte ainsi l’île rocheuse, ses sommets et ses souterrains, que l’espace de quelques brefs flash-back. Comme la bataille d’Iwo Jima fut un carnage – plus de 95 % des vingt-deux mille combattants nippons y périrent –, le film n’est qu’un long accompagnement de fin(s) de vie(s). C’est dans la seconde partie que ce requiem trouve sa forme la plus aboutie : images presque monochromes d’hommes-fantômes ensevelis vivants, pour qui la mort sera une délivrance. Absurdité du cérémonial militaire quand, d’évidence, tout est perdu.

Mais pour parvenir à cette vision assez terrifiante d’un enfer sur terre (quoique au milieu de la mer), le récit est passé par des chemins plus classiques, voire franchement académiques. On est ainsi priés de s’attacher à un échantillon d’individus choisis aux deux extrémités de la hiérarchie militaire japonaise. Un couple de troufions inégalement démerdards, un général dont on soupçonne l’incompétence, un officier d’autant plus chevaleresque qu’il fut cavalier et médaillé d’équitation aux jeux Olympiques de Los Angeles. On frôle souvent le cliché, et ce qui était pardonnable – le recours à l’archétype – au temps de l’innocence, c’est-à-dire dans les films de guerre de Raoul Walsh ou les premiers Samuel Fuller, paraît aujourd’hui, en ces temps postmodernes, un peu faible.

De fait, s’il faut jusqu’au bout déboulonner la statue, avouons qu’on ne voit pas bien où est la signature de Clint Eastwood dans ce film dont la version originale est japonaise – pourquoi donc n’en a-t-il pas confié la mise en scène à un jeune cinéaste nippon ? – et qui relève plus d’une logique commémorative, avec l’atmosphère recueillie de circonstance, que cinématographique. Il semble qu’une bonne partie de l’énergie créatrice du cinéaste soit une victime collatérale tardive de la guerre du Pacifique : on aime et respecte Clint, mais pas au point de visiter pendant deux heures vingt-deux un monument aux morts.

Aurélien Ferenczi dans Télérama du 21 février 2006.


Ajouté le 9 mars 2007 :

Fluctuat

de FLUCTUAT.net


Images d'outre-tombe


Lettres d'Iwo Jima - Clint Eastwood

Etats-Unis, 2006 - 2h19


Le cinéma de Clint ne serait pas aussi intense que les critiques de ciné, enfermés dans leur cénacle, le disent et le chantent. Le label Eastwood serait un peu galvaudé, sinon très exagéré. Point de vue respectable mais très discutable. Lettres d'Iwo Jima est là pour nous rappeler l'importance et la grandeur de ce cinéaste qui n'a plus rien à prouver. Et ce, encore une fois, malgré l'apparente simplicité de la facture.

  1. Lettres d'Iwo Jima
  2. Mémoires de nos pères
  3. La fin chez Eastwood


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Eastwood célébré, Eastwood décoré, Eastwood immortalisé... Voilà à quoi se résume l'accueil fait par la France au dernier grand d'Hollywood. Une célébration sans discussion et qui ne semble pas poser problème. Oui, mais... Certains esprits chagrins ne seront pourtant pas de la fête. Nombre de spectateurs montrent encore des réticences face à l'œuvre du cinéaste, son talent étant loin de faire l'unanimité. Toute discussion autour de ses éventuelles qualités débouche immanquablement sur le débat autour du classicisme de son style, de sa transparence sinon de sa tiédeur et de sa banalité. Et là les critiques émergent, parfois violentes, toujours perplexes face à tant d'éloges, selon elles imméritées. L'accueil toujours enthousiaste réservé aux films d'Eastwood aurait donc tendance à occulter la scission profonde séparant les partisans des contempteurs. Fossé déjà ancien que Lettres d'Iwo Jima ne contribuera pas à combler.

A l'instar de Mémoires de nos pères, il s'attarde sur la bataille, aujourd'hui oubliée, d'Iwo Jima, mais cette fois vue du côté japonais. Il forme avec le premier un diptyque fonctionnant comme les faces d'une même médaille, chaque partie s'ajoutant à son complément tout en l'inversant. Le dispositif pourrait sembler complexe ; pourtant le résultat est d'une clarté exemplaire. Limpide, Lettres d'Iwo Jima l'est sans aucun doute. Par contraste avec la richesse structurelle et thématique de Mémoires de nos pères, cette limpidité est même d'évidence. Enchâssé entre deux temps contemporains, le récit, qui n'est en fait qu'un long flash-back, est linéaire, ponctué ici et là de quelques retours en arrière, très brefs. Si on se retenait d'approfondir, on pourrait y voir un « simple » film de guerre, de ceux qui en montrent l'horreur et l'absurdité sans pour autant la magnifier. Ce qui serait déjà bien en soi, vu le nombre de productions bellicistes ou chauvines qui fleurissent ici et là depuis des décennies. De surcroît, l'humanisme du message est sincère et lucide. Il n'est pas pour autant profond et sa description passe par les passages obligés, sinon les lieux communs du genre. On pourra donc se dire qu'Eastwood nous offre là une œuvre polie et policée, moralement juste mais sans grand génie dans sa vision. Oui, mais...

Oui, mais il faut souligner la particularité du projet. Rares sont les cinéastes américains qui ont tourné entièrement en langue étrangère, pour un film produit par et pour les américains. La démarche est singulière et suffirait à signaler l'importance et la paradoxale marginalité d'Eastwood dans le paysage cinématographique. Néanmoins l'originalité de Lettres d'Iwo Jima ne s'arrête pas là. Car il faut voir en lui plus qu'un film, plus que quelques bobines ajoutées à la petite histoire du cinéma. La volonté d'Eastwood est aussi d'inscrire son film dans l'Histoire, en tant qu'hommage rendu aux hommes tombés au champ d'honneur. Il est à voir comme un monument aux morts, pétri de souvenirs et de respect. Un respect qui, peut-être, empêche le cinéaste américain de se montrer trop critique vis-à-vis du peuple japonais, mais lui évite de sombrer dans la monumentalité. Tout ici est silence, recueillement, lumière feutrée. L'obscurité des grottes creusées par les soldats nippons (pour se protéger des bombardements ennemis), c'est aussi celle de la prière et de la communion, du retour en soi pour mieux questionner l'humain. Lettres d'Iwo Jima, au delà de son statut de film de guerre, est une exploration des ombres, des interrogations qu'elles font naître et des noires pensées qu'elles recèlent.

Car si on est en droit de considérer Eastwood comme cinéaste d'envergure, c'est bien parce qu'il a une vision. Mélange de trivialité et de gravité, elle nimbe Lettres d'Iwo Jima d'un ton unique et qui permet d'excéder le seuil des apparences (celles des «trop classique», «trop simple», «trop de conventions»...). Elle donne à sentir la tragédie de la séparation et de la déchirure. Une douleur qui émerge loin du pays, dans la confrontation à l'autre, à la fois si loin et si proche, que cet autre soit ennemi ou ami. Les mots et les images qui s'écoulent de ces lettres japonaises, extraites de l'enfouissement et du néant, ce sont les mots venus combler les béances de la séparation. Loin des êtres chers, face à ce que l'on ne comprend pas, au milieu de la bataille et de l'horreur, l'homme se réfugie dans la mémoire, seul lien avec ce qui se trouve au loin, encore vivant. En fait, le soldat se retrouve face à lui-même, spectre au milieu d'ombres interchangeables. Confronté à la mort, il se sépare du monde, de l'existence pour vivre une déchirure dont la cicatrice gigantesque serait cette île de sable noir.

Lettres d'Iwo Jima est donc l'œuvre d'un cinéaste portée par une représentation du monde, par un regard qui transcende l'apparente simplicité de sa mise en scène. Un regard d'exploration et de doute et qui traverse tout le cinéma d'Eastwood. Une nouvelle fois, l'homme s'attarde sur la mort, sa représentation et surtout sur son approche, son annonce. Il questionne sa présence, sa place parmi les vivants. Les soldats japonais, plus encore que les soldats américains de Mémoires de nos pères, sont ici des fantômes en sursis, qui survivent encore et toujours. Les détracteurs, jamais à court d'arguments, diront que Clint Eastwood nous refait encore le même film. Ils auraient cette fois raison, mais ils oublieraient de préciser que c'est l'œuvre d'un grand artiste. De cette grandeur vouée à l'essentiel, à ce qui reste quand tout a été vécu : la vie, la mort, le souvenir. Tout le reste n'est que littérature, comme on dit.