JLG

J'ai enfin eu le privilège de découvrir, au Cinéma du Panthéon, la dernière oeuvre en date de Jean-Luc Godard, Adieu au Langage. S'agissant d'une projection en 3D, je précise que Le Panthéon, salle indépendante et cinéphile, prête les lunettes (d'une grande propreté pour celles qui m'on été confiées), sans aucune augmentation de prix ; il est simplement demandé aux spectateurs de les restituer à la sortie, ce qui semble assez normal. J'aimerais que les grosses chaines cinématographiques (je pense à MK2) s'inspirent de ce geste commercial, sinon altruiste, d'une salle dont l'équipe a infiniment moins de moyens et dont la programmation est infiniment plus excitante et originale que la plupart ses salles MK2 (Bastille et Les Halles faisant exception, du moins quant à la qualité et au courage de la programmation).

Ceci étant dit, si je dois dire mon sentiment, sans disséquer le film, ce que je ne fais jamais d'ailleurs, Adieu au Langage m'a simplement bouleversé. Plus que le précédent, Film-Socialisme, dont j'étais sorti enthousiaste, mais qui m'avait semblé un poil théorique : qu'il s'agisse de la théorie politique ou de la théorie cinématographique. Adieu au Langage me paraît plus accessible, plus sensible, plus proche de nous, les spectateurs, les gens. Ici, merci de ne pas se méprendre, les gens qui, un siècle après disent toujours "C'est du Picasso !" lorsqu'une oeuvre échappe à leur entendement (oui, parce que depuis Picasso, quand même, il s'est passé beaucoup de choses en art), courent le risque de ressentir un certain malaise devant ce film conçu et tourné, non pas hier, mais après-demain et, je l'admets, dont toutes les clés ne sont pas données. Mais je revendique, face à une oeuvre d'art, le droit à une compréhension partielle, mais à une émotion totale.

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Celles et ceux qui suivent l'homme au cigare depuis longtemps ou, du moins, ont vu quelques uns de ses films essentiels et s'y sont intéressés ne devraient pas être perturbés par cet Adieu, qui n'a rien d'un Adieu aux armes, car la même logique est à l'oeuvre depuis l'origine : le cinéma n'a rien à dire, mais tout à montrer et il convient, à chaque nouveau film de montrer ce qui ne l'avait jamais été. C'est en raison de cette logique que Godard peut se révéler d'une dureté (excessive à mon sens) vis à vis de ses contemporains qui prétendent faire le même métier que lui. En plus, traiter Tarantino de "Faquin", je trouve ça drôle, il ne manque plus qu'un duel à l'épée (Romain Gary, au-secours !) ; en revanche, Godard, que j'aime profondément, comme un professeur de vie, a été dégueulasse avec Christophe Honoré (je fais référence à l'entretien, par ailleurs passionnant, éclairant, donné par JLG à Inter la semaine dernière).

Donc, montrer ce qui ne l'avait pas été, et là, c'est la 3D. Quand j'ai lu quelque-part que Godard avait entrepris un projet en 3D, j'ai cru à une blague. Puis j'ai lu des reportages. J'ai lu qu'il tournait à la maison, avec des iPhones, des caméras GoPro à 400 €, des appareils photos, tout un bric à brac technologique extrèmement bas-de-gamme quand on le compare à la techno industrielle embarquée dans le tournage des films "normaux". Le résultat est réellement bluffant : il y avait l'outil (la 3D, une vieille invention d'ailleurs) et la question qu'apparemment peu de monde s'était posé : qu'en faire ? Je précise que je n'aime pas la 3D en soi, qui consiste simplement à superposer des plans verticaux, du plus proche au plus lointain en faisant croire au spectateur qu'il voit l'image en relief. En dehors de quelques plans magnifiques d'Hugo Cabret, par exemple, ou de Pina, j'ai toujours eu l'impression que la 3D était une rustine sur un cinéma à bout de souffle (oui, je sais...), destinée à nous en mettre plein la vue, parce qu'on ne sait plus nous en mettre plein la tête (je parle d'imagination, pas de choses cérébrales).
La 3D de Godard nous en met un peu plein la vue. Il s'amuse, c'est évident, il invente des trucs, il nous réapprend qu'on a (pour la plupart) deux yeux et qu'ils peuvent voir des choses différentes. Elle nous fait voir des choses très belles aussi, des choses qui n'existent pas vraiment, des choses qui n'existent que parce qu'elles sont filmées. Mais surtout elle organise le film. Parfois, ça fait mal aux yeux (et il le fait exprès de faire flou ou effets instagram qui brûlent la rétine), ça pourrait faire mal à la tête mais tout cela est parfaitement cohérent. L'image en 3D structure le film autant que le montage et j'ai l'impression d'avoir réellement découvert cette technique aujourd'hui.

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Et puis, même si ça ne me semble pas l'essentiel, le film est présenté aussi comme "un essai d'investigation littéraire". Et là, on se rappelle que Jean-Luc Godard a (ré)inventé la citation au cinéma, depuis ses tout premiers films (mais j'ai une tendresse particulière pour Lemmy Caution citant Capitale de la douleur dans Alphaville, 1964). Adieu au langage porte la citation, le découpage, le collage, visuel et sonore, à son point d'incandescence. On n'y entend aucun dialogue original. Voix-off et acteurs disent des textes ou bribes de textes issus de la Bibliothèque universelle du godardisme. D'Alain Badiou, déjà présent dans Film-Socialisme, à Apollinaire ou Jacques Ellul.

Enfin, ce film est un hommage prenant, revendicatif, féministe au corps de la femme. Godard était un des rares cinéastes (avec Bergman, Dreyer, Woody Allen, peut-être Cassavettes) à savoir magnifier un visage de femme en le filmant. Je pense bien sûr à Anna Karina, dans Vivre sa vie, par exemple. Là, ce Vaudois protestant et relativement puritain ose la nudité et, apparemment, comme un état naturel de la femme et de l'homme et c'est, évidemment, la femme qui s'en sort.

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J'ignore si j'ai réussi à défendre ce film singulier mais ma conclusion est la suivante. Je vais recevoir mon petit-fils ce weekend et j'attends son arrivée avec impatience. J'ai envie de lui montrer ce film. Au pire, il ne dure qu'1h10. Au mieux, j'aimerais lui transmettre cette idée qui m'est chère. Que le beau existe, qu'il n'est pas souvent accessible parce que nous sommes travaillés au corps pas certains codes sociaux, domaines privatifs de la télévision et du film mainstream. Mais qu'il ne perdrait pas son temps à jeter un oeil dans la Chambre des mystères.

Le dossier de presse.