"No longing for the moonlight, no longing for the sun" : ma musique 2011
Il y a une certaine indécence à s'exhiber sur le net, par exemple dans un blog, sous couvert d'imprégnation culturelle et au motif forcément fallacieux du choc tectonique entre deux années, l'année passée, l'année nouvelle. Comme c'est toujours l'année nouvelle qui gagne (l'autre, qu'on l'ait aimée ou pas peut retourner se faire foutre dans les fontaines à oubli du temps passé), j'aime bien consacrer quelques heures, en janvier, à l'évocation des douze mois pour qui les douze coups de minuit ont pu sonner comme douze balles dans la peau.
Pour parler clair, je reviens, une semaine après avoir palmaréïsé le cinéma, édifier mon Panthéon musical annuel, même si c'est un peu indécent, cette façon de s'étaler dans les blogs avec des airs de donneur de leçon, voire de juge de touche décontracté. Mais non, je ne donne pas de leçon, je ne juge rien ni personne, je me fais plaisir, c'est tout.
Il y a un an, j'avouais avoir peu écouté récemment de rock étranger et je voulais dire merci à quelques artistes français plus formatés chanson que rock, ainsi qu'à quelques musiciens de jazz (VOIR, si ça vous tente, mon bilan 2010). En 2011, changement de braquet, on monte le son, c'est dans un déhanchement rock (de préférence anglo-saxon) que j'ai chevauché les douze derniers mois.
Sans classement et sans plus de bla bla, voici mes plus beaux souvenirs musicaux de l'an passé, livrés ici avec le désir de vous faire partager, voire découvrir, quelques beautés parfois encore un peu cachées.
La belle surprise de décembre, qui nourrit mon plaisir de ce début d'année, les 50 words for snow de Kate Bush.
Après un agréable mais un peu prévisible Director's cut livré en début d'année (et revisitant en punchy, mais était-ce nécessaire, les titres de deux des premiers albums de la Dame), Kate Bush, habituellement moins productiviste, revient avec 50 mots pour dire la neige. Et se livre à un exercice qui lui était habituel il y a quelques années : nous surprendre. L'univers très poétique de cet album inattendu tient à une matière cotonneuse, légère et lente, mais à saisir dans l'instant, comme la neige évanescente, sujet unique de l'album.
Musicalement recherché, sophistiqué, saupoudré de tonalités jazzy, mais reposant sur une nappe sereine, des à plats de piano voluptueux, 50 words for snow ne se dévore pas dans l'urgence, mais se déguste avec lenteur, comme ces créatures atténuées déjà par les effets d'un songe naissant, croisées à Orsay cet hiver entre beauté, morale et volupté.
Un clip exprime bien les noces entre rêve et fantaisie qui envoûtent le nouvel univers sonore et poétique de Kate Bush :
Visitez la page de Kate Bush, très excitante.
Mais incontestablement, 2011 a été pour moi l'année des Kills. Ratés à Rock en Seine, poursuivis en vain à l'Olympia (c'est fou, la
vitesse à laquelle les places de concert disparaissent, non ?), il fallut faire le voyage d'Amiens pour les découvrir enfin en scène, là où ce couple improbable (la glace et le feu, le dandysme et le corps en mouvement, l'Angleterre et l'Amérique), formé de la chanteuse américaine Alison Mosshart et du guitariste anglais Jamie Hince, trouve un espace à sa démesure pour inventer le rock d'aujourd'hui. Avec infiniment plus d'intelligence musicale que les punks en leur temps, les Kills ringardisent au pas de charge ce que nous avons si longtemps adoré, à coup de riffs sanglants et de rythmes faussement tribaux, se réclamant autant de Stravinsky que de Charlie Watts.
Blood pressures, sorti en avril, est mon album de l'année. The Kills en est ma grande découverte et il ne se passe pas une semaine sans que je me refasse le film intégral de leur carrière discographique (en 4 albums parmi lesquels je ne sais choisir ce qui me touche le plus). Cette musique est en outre si intimement liée à mon histoire qu'elle m'est devenue peu à peu indispensable.
Future starts slow (et qu'il prenne donc son temps) est même, dans mon imaginaire intime, LE titre de l'année, celui que j'écoute toujours avec un bonheur renouvelé.
J'ai choisi ce clip, plutôt qu'un extrait de concert (j'en avais mis un bien saignant ICI, version live du même Future starts slow) car j'en aime vraiment les premières secondes qui en disent tant sur la rébellion la plus authentique, avec les gestes les plus radicaux que je puisse imaginer et reproduire aujourd'hui.
Une autre découverte saisissante de 2011, dont les concerts (Rock en Seine, puis le Festival des Inrocks) ont largement confirmé la très forte impression laissée par le premier disque, la belle et glaciale (au sens où une héroïne d'Hitchcock peut être glaciale) Anna Calvi.
L'écoute de son premier album, simplement baptisé Anna Calvi, nous avait séduits au sens fort de ce mot et la perspective de l'entendre et la voir évoluer en concert se faisait pressante et surexcitante. Un nouvel album, en 2012 (dont un titre, Wolf like me, est en écoute sur iTunes et Deezer) sera l'occasion de mettre à l'épreuve l'éventuelle viabilité de cette potentielle "Grande Dame" du rock. En effet, si son espace musical manque encore un peu d'ampleur (défaut de jeunesse ?), elle en exploite avec un talent évident et un sérieux qui fait plaisir, toutes les ressources et je ne doute pas que la suite de l'aventure sera passionnante.
A ce sujet, je voudrais revenir sur un phénomène qui a un peu gâché mon plaisir ces derniers temps et qui se manifeste notamment dans les blogs à vocation consumériste et à prétention "culturelle". Calvi a été propulsée, trop vite, trop violemment, au premier plan, comme une star, ce qui pouvait se révéler extrèmement casse-gueule pour la jeune artiste qu'il aurait été pertinent de voir comme une débutante douée d'un réel potentiel à confirmer (comme toute débutante). Or il s'est passé peu de mois pour que les adorateurs d'un jour se transforment en juges implacables des convenances. Le fond de l'affaire : la belle anglaise, un peu froide, ne serait pas assez sympathique en scène, elle ne parlerait pas, elle se contenterait de faire son numéro de musicienne. Et l'expression "tête de Troll" (si si) dont un plaisant commentateur de blog l'a affublée, pris dans une mise à l'encan en forme de défouloir collectif, m'est salement restée dans l'esprit.
J'en profite pour exprimer ici mon ras-le-bol définitif devant une partie (grandissante) du public à qui tout serait dû (le client est roi) et en particulier l'expression par l'artiste testé d'un lien de proximité, de connivence, vraie ou fausse mais sonore. Certains artistes maîtrisent parfaitement l'exercice, jusqu'au malaise s'agissant, par exemple, de Fabrice Luchini qui sait jouer de cette tendance du public pour mieux le mettre dans sa poche, mais avec un mouchoir par dessus (le coup de l'étouffoir, tu connais ?). Il faudrait que les artistes pondent des mélodies plaisantes, les interprètent avec entrain et fournissent en plus du service prêt à consommer, le sourire de rigueur, la touche de décontraction sans complexe et la blague facile à digérer, entre faux amis. Sinon, ils ne seraient "pas sympas", pas proches du public, pas à la portée du premier cochon payant venu, même un peu par hasard, en concert.
Ben non, la vie c'est pas comme ça. Si un artiste vient vendre son talent, ça devrait suffire. S'il a le don de la communication, c'est encore mieux, mais ce don ne peut être une obligation et, surtout, le réflexe de la blague pourrave ne doit pas devenir un tic.
Et Anna Calvi montre sur scène un talent naissant mais très original, avec ou sans sourire forcé et c'est très bien ainsi, n'en déplaise à celles et ceux qui se déplacent en concert pour exercer leur droit au toujours plus en packaging cadeau. Fin de ma minute de mauvaise humeur.
Voici Anna Calvi en Black session (France inter) invitée par l'indispensable Bernard Lenoir, indispensable sauf pour notre station de radio favorite qui l'a viré, après de nombreux autres, il est vrai.
Pour visiter le site d'Anna Calvi, c'est ICI.
Autre révélation qui a bouleversé les moeurs de l'année écoulée, au moins mes moeurs domestiques, (à revoir en juin au Trabendo), Austra, avec un album électro pop obsédant, Feel it break dont voici un extrait en clip.
La vidéo vient de Dailymotion et non de Youtube qui l'a, apparemment, censurée (remplacée par une version dite "clean", ce qui pourrait signifier que celle proposée ici est sale...). Au fait, Austra est un groupe basé à Toronto, pas à Sydney.
En concert, Austra s'est révélée musicalement à la hauteur des attentes, avec un beat rappelant curieusement celui des Kills et une ambiance générale très "cathédrale", sa leadeuse, Katie Stelmanis, semblant constamment, par le mouvement de ses bras en élévation vers le ciel (de La Maroquinerie, en l'occurence), évoquer certains esprits connus d'elle seule. Toute plaisanterie mise à part, la voix de la chanteuse s'élève constamment vers les cieux et élargit notre espace mental et sensuel dans une sorte de fête spirituelle et voluptueuse dont on a le plus grand mal à redescendre, le concert fini.
Vers la fin de l'année 2011, comme souvent, ce fut Noël et le retour des chansons qui vont avec, pleines de sucres gras et de couleurs pompeusement niaises, accourues à l'aide d'un peuple uni dans la ferveur dindinesque avide de se débarrasser au plus vite et le plus connement possible de son treizème mois. C'est l'heure où les enfants poètes n'auront pas de guitare en cadeau, mais des machins électroniques qui marchent tout seul (et qui n'ont donc pas besoin des enfants).
Cette année là, il y a quelques semaines donc, un ange est tombé du Ciel pour déniaiser Noël, ses chants et son fameux esprit à deux euros : Florent Marchet sortait ses Noëls's songs, allait les défendre au Café de la Danse, puis sur les ondes publiques (Le Pont des Artistes, le samedi soir sur Inter).
Depuis, ces chansons ne me quittent pas et je peux avoir l'impression, certaines nuits, lorsque les Anges veillent sur moi, que l'Esprit de Noël m'accompagne, me tient la main comme dans les couloirs du métro, voire plus car affinités. Une très belle surprise, un très joli disque dans lequel le doux et cynique Florent réinvestit la Maison du Père Noël à coups d'harmonies subtiles ne craignant pas d'entraîner certaines mélodies rabachées vers des accords mineurs où elles retrouvent leur ingénuité d'Antan.
Voici un extrait du Pont des Artistes, piqué sur le site de Florent.
Sans vidéo, sans musique, deux autres découvertes capitales de 2011, en disque et en concert. EMA, la blonde léthale au rock aiguisé et Metronomy à la pop élégante et fruitée. Deux mondes, de quoi écouter, se parler. j'y reviendrai à la première occasion.
J'attendais les concerts pour évoquer Camille, mais tout s'est mélangé dans ce papier musical qui ne suit pas la portée.
Donc Camille (Hé, Léo, c'est pour toi que j'écris) a réalisé un des plus beaux disques de l'année, Ilo veyou. Ce disque est une sorte de chose parfaite, ronde et carrée, triste et gaie et enjouée et poétique et, en fait, magique, optimiste, énergique, intelligente, sensuelle mais suffisamment naïve pour accéder à l'Esprit de Noël jusqu'à atteindre par endroits l'Esprit d'Enfance.
Le disque et bien d'autres titres a été présenté lors d'une série de concerts au Café de la Danse d'une générosité, d'une gentillesse, d'une poésie (poésie lunaire, poésie de Pierrot lunaire, poésie hallucinée) presque old fashion, tant et tant qu'on n'en attend plus autant.
Pas de vidéo de Camille, ni du Café de la Danse, ça reposera un peu les oreilles et les yeux du lecteur curieux, mais voici une adresse où on peut visionner plein de vidéos de Camille, notamment celles du Café : C'est le L. Rico blog, très cher à mon coeur, allez-y et laissez un commentaire, son auteur adore ça. J'espère d'ailleurs revoir Camille avec lui, en mai, au Trianon (j'ai les places).
2011 fut une année très riche en concerts et en découvertes live. Camille, donc, mais aussi The Kills et Jean-Louis Murat et EMA et Metronomy et bien d'autres (Austra, L). Mais il y eut UN "concert de l'année". Celui dont on rêve, enfant ou presque, mais qui tarde trop à venir, celui de la sympathie évidente, de l'énergie rock intègre, celui de la décontraction, de la coolitude, de la sérénité, de la poésie qui convoque Rimbaud, Genet, Ginsberg, des guitares qui déchirent et des sourires qui apaisent, le concert de la plénitude, du bonheur d'être là et pas ailleurs, avec la personne idéale pour partager ce moment très rare, partager les bières et les émotions, le besoin de bouger les hanches, même si on est un peu cul serré en public, de dire Merci Madame, de dire Encore, Encore, de dire et répéter qu'on sera là à chaque fois que tu y seras, Patti, que tu n'as qu'à siffler ou chantonner que tu danses pieds nus, que tu pisses dans la rivière, que tu écrives la suite de tes mémoires de jeunesse avec Robert.
Pas de vidéo non plus, celles en ligne ne rendent compte de rien, ne peuvent dire l'événement, le beat, l'amitié, l'intelligence ou la sensibilité. Pour finir ce papier en beauté, une simple photo du bon vieux temps qui ne disparaîtra jamais tant qu'il y aura un soupçon de mémoire, la page d'un livre, un riff, un poème, la chevelure ou les pieds ailés d'Arthur Rimbaud. Une sorte de message posté du Paradis, un paradis qui n'existe pas, mais qui, dans nos rêves, existerait.
Le titre de ce billet, "No longing for the moonlight, no longing for the sun" est piqué à Future starts slow des kills. Merci à eux et à tous les autres pour cette année musicale merveilleuse, expression en modes majeur-mineur d'une année par ailleurs exceptionnelle. Merci à toi pour l'avoir partagée avec moi.
"Parce que tu me parles avec des mots, que moi je te regarde avec des sentiments" : mon année Ciné
ET MAINTENANT, CINéMA...
L'exercice me tend chaque année le miroir de ma puérilité et d'un narcissisme de moyen aloi, mais chaque année je m'y vautre comme une main manucurée dans une rivière de diamants. Ou, c'est selon, comme le dernier souffle dans le poitrail en vain avide d'un agonisant. LE Palmarès des films de l'année, petit plaisir égocentrique (donc triste), vain comme un verre vide, mais Oh combien jouissif. Une façon de me faire la tronche cannoise et la coupe inrocks, tout en restant moi-même, chez moi, assis confortablement sur mes petits pavés, cajolant mes souvenirs de l'année passée. Le plaisir est tellement réel à me faire le censeur du bon goût et de la tendance lourde que je ferai peut-être suivre ce papier, si on m'en donne le temps, d'un palmarès musical (mes CD, mes concerts de l'année, mes découvertes) et/ou littéraire.
Commençons donc (dans l'ordre de mes passions, si j'en crois le temps que je lui ai consacré en un an) par le cinéma. Tout d'abord, quelques tendances assez faciles à relever.
Mon ciné en 2011 : les tendances.
Contrairement à 2010, l'année cinématographique écoulée n'était porteuse d'aucune proposition majeure, propre à modifier notre regard sur le cinéma, comme le furent en leur temps Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) d'Apichatpong Weerasethakul ou Les Mystères de Lisbonne de Raúl Ruiz. 2011 n'a pas connu de réelle redéfinition des règles de la grammaire cinématographique mais, tout comme 2009, cette année un peu sage fut très riche.
En termes de tendances, l'absence remarquable du cinéma asiatique, l'un des plus féconds (j'ai noté la mise en exploitation de cinq films coréens seulement, dont deux du prolifique Hong Sang Soo -- le délicieux Ha ha ha en début d'année et Oki's movie en décembre, deux films d'ailleurs produits en 2010 -- qui sortira deux ou trois films cette année, ainsi que deux polars "lourds" -- les formidables et sanglants J’ai rencontré le diable et The Murderer) a fait le lit de son concurrent sud-américain qui a aligné une série impressionnante de films de grande qualité, en particulier argentins et chiliens (L’homme d’à-côté, L’œil invisible, Play a song for me, Medianeras, Absent et le délicieux Bonsaï ne sont que les plus remarquables et 2012 commence si bien avec le précieux Les
acacias de l'argentin Pablo Giorgelli). L'absence non moins notable du cinéma hollywoodien à gros budget (je parle de cinéma, non de marketing) a favorisé une sur-représentation dans les salles françaises d'un cinéma US parfois un peu pataud mais dit "indépendant" et souvent de bonne facture (Somewhere, La dernière piste, Blue Valentine, Beginners, Putty Hill, Mes meilleures amies). Souhaitons toutefois que le label "indie", trop facilement distribué, cesse de jouer les sergents recruteurs au bénéfice d'un Hollywood à bout de souffle. La persistante intégrité de l'oeuvre singulière d'un Tarantino ou d'un James Gray montre que le fabuleux (mais triste) destin du surdoué Tim Burton, génial auteur-réalisateur d'Edward aux mains d'argent ou de Ed Wood, condamné à jouer les respirateurs artificiels d'un empire Disney à l'agonie, n'est pas la fatalité du ciné indépendant US. Que Jeff Nichols, dont nous découvrons le sombre et beau Take shelter médite là-dessus.
Deux mots très rapides sur une tendance relevée par tout le monde : de Tree of life à Melancholia, un certain cinéma d'auteur flirte avec le Cosmos, mais sans la prétention cosmétique du grand Hollywood. De création du monde en fin du monde, beaucoup de films avaient en 2011, selon la belle expression de Jean-Marc Lalanne dans Les inrockuptibles, "la tête dans les étoiles afin de répondre à leurs questionnements terrestres". Wagnérienne et sensible chez Lars Von Trier, l'Apocalypse nous surprend par une disparition progressive de tout signe tangible de la vie sociale dans Le Cheval de Turin, le testament minimaliste, dépouillé jusqu'à faire apparaître le mouvement même de la beauté, de Béla Tarr.
Autre force tellurique du cinéma récent, la poussée mélancholique. Élevée au rang de doctrine (de dogma ?) par Lars Von Trier, la mélancolie, une certaine mélancolie entre vague langueur et désespoir irrigue le cinéma récent, dès qu'il s'intéresse à la jeunesse. Ainsi, les amants contrariés de La ballade de l’impossible (Norvegian wood), les ados dylaniens de Play a song for me et Rêves volés, les jeunes adultes de l'argentin Medianeras, du chilien Bonsaï, des français Pourquoi tu pleures ? et En ville, du grec Attenberg et de l'américain Beginners sont victimes d'une atonie fondamentale qui ne les incite pas à l'action (changer le monde leur est inaccessible) mais à l'introspection et la rêverie nostalgique d'un temps qu'ils n'ont pas forcément vécu. Signe d'une crise des valeurs versée dans les gênes d'une génération qui se vit comme sacrifiée, les jeunes gens du cinéma semblent se contempler dans l'oeil languide du Jeune Werther.
Nous retiendrons enfin de 2011 la force renouvelée d'un certain cinéma français enfin décomplexé et capable d'assumer sa complexité. Outre ceux qui figurent dans mon palmarès privatif, L’Exercice de l’État, En ville, Robert Mitchum est mort, Belleville-Tokyo, De bon matin, Tous au Larzac, Let my people go et surtout The artist se sont révélés de très bonnes ou d'immense surprises. Les neiges du Kilimandjaro et Le Havre ont confirmé, contre Lioret et Cédric Kahn, le génie français pour un cinéma solidaire sans pathos. Bouleversant de justesse. Bien entendu, la France reste une grosse productrice de bouses, de la petite bouse sympathique par son rythme mais répulsive par son idéologie générale (Polisse) à la grosse bouse immonde et totalitaire (Intouchables) qui tient le public (17 millions de spectateurs à ce jour contre 1,7 millions pour cette perle rare qu'est The artist) par un étalage indécent de faux bons sentiments et de vraie hypocrisie sarkompatible. Mais globalement, le cinéma français s'est montré, surtout depuis Cannes, adulte, gonflé, porté par un constant esprit de novation que ne contredit pas un certain classicisme dans la forme.
Pour terminer, mais est-ce une tendance, est-ce une cabale qui ne vise que moi, spectateur singulier, ainsi que ma compagne, mais il semble qu'une partie du public des salles de cinéma, des meilleures comme des plus ordinaires, ne prenne plaisir aux films qu'à la condition d'en dégoûter les autres. S'il n'est plus possible d'exiger de personnes adultes nourries à TF1 et à l'individualisme le plus crétin de se comporter civilement en société (conversations privées pendant la séance, usage d'iPhones, de Black Berries, de Samsung-HTC et autres merdouillis - tout engin de communication à distance devient un simple merdouillis dès qu'il franchit l'entrée d'une salle de cinéma, mais aussi de concert, de théâtre, partout où tout un chacun a besoin d'un minimum, voire d'un maximum de tranquillité), cabrioles, gesticulations et élancements sur son siège, arrivée dans la salle d'autant plus bruyante et animée qu'elle est tardive, consommation de produits addictifs sucrés, bruyants et puants etc. Sur le dernier point, je comprends qu'UGC et Pathé-Gaumont doublent leur chiffre en vendant des saloperies du genre Pop Corn qui font mal aux dents, au ventre et aux oreilles et au nez des
voisins, car ils se situent clairement parmi les distributeurs commerçants qui montrent les films pour le simple plaisir du pognon. Je le comprends moins d'une chaine comme MK2 (dont je suis par ailleurs, et par force, un client fidèle) qui prétend exister sur la scène culturelle et, reconnue "Art et essai" (mon oeil, pour être poli), bénéficie des mêmes avantages fiscaux que les réseaux Action ou Utopia et autres salles indépendantes parisiennes ou de province. Il faudrait, Cher Monsieur Karmitz, vous souvenir de vos vies antérieures, lorsque vous réalisiez Camarades et Coup pour coup ; choisissez votre camp.
(Illustrations de l'articles : Oncle Boonmee, Les mystères de Lisbonne, Les acacias, La ballade de l'impossible, Tous au Larzac, Take shelter et Bonsaï)
Mon ciné en 2011 : mon classement.
Malgré une très grande qualité générale (disons qu'en 2011, au moins un film sur quatre ou cinq était visible), un petit nombre de films m'a particulièrement séduit. Passage en revue, sans autre commentaire. J'ai conscience de la parfaite puérilité de ces listes. Alors, afin de ne pas me sentir seul, je fais ce qui rassure quand on ne se sent pas sûr, je cite : "Les cinéphiles ont tous ce vice qui leur reste : celui des listes. Si je fais une liste, je m'exonère du fait que je n'y figure pas, ou même que j'ai passé mon enfance à avoir peur de ne pas être sur la liste." (Serge Daney, Persévérance, P.O.L., 1994, p. 71)
Donc, voici une ou deux listes. Avec l'angoisse qu'elles ne vous plaisent pas, mais l'espoir qu'elles vous séduisent.
1

HORS SATAN
de Bruno Dumont, avec David Dewaele et Alexandra Lematre
(France) Distributeur : Pyramide
1 bis
LA GUERRE EST DECLAREE
de Valérie Donzelli, avec Valérie Donzelli et Jérémy Elkaïm
(France) Distributeur : Wild Bunch
3
L'APOLLONIDE
de Bertrand Bonello (France) Distributeur : Haut et Court
4
TREE OF LIFE
de Terrence Malick (USA) Distributeur : EuropaCorp Distribution
5
PATER
d'Alain Cavalier et Vincent Lindon (France) Distributeur : Pathé distribution
6
L'ETRANGE AFFAIRE ANGELICA
de Manoel de Oliveira (Français, espagnol, portugais, brésilien)
Distributeur : Epicentre Films
7
LE CHEVAL DE TURIN
de Béla Tarr (Français, suisse, hongrois, allemand)
Distributeur : Sophie Dullac Distribution
8
MELANCHOLIA
de Lars Von Trier (Français, danois, suédois, allemand)
Distributeur : Les Films du Losange
9
LES BIEN-AIMÉS
de Christophe Honoré (France)
Distributeur : Le Pacte
MIDNIGHT IN PARIS
de Woody Allen (USA)
Distributeur : Mars Distribution
Les films que j'ai détesté écarter de ce palmarès.
Cette année, je voulais une liste de 10 films, pas 13 ou 15 comme certaines années, il faut savoir ce qu'on veut, il faut savoir choisir. Oui mais. Tel film qui m'a transformé en kleenex après usage intensif... Tel film qui m'a arraché des larmes de bonheur... Tel film français à l'intelligence cinématographique américaine... Les huit films qui suivent n'ont pas fini de me hanter et de me faire du bien.

Pina (Allemagne) de Wim Wenders
avec les danseurs du Tanztheater Wuppertal

Les neiges du Kilimandjaro de Robert Guédiguian (France)
avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan

La piel que habito (Espagne) de Pedro Almodóvar
avec Antonio Banderas, Elena Anaya, Marisa Paredes

Essential Killing (Polonais, irlandais, français, norvégien, hongrois) de Jerzy Skolimowski
avec Vincent Gallo, Emmanuelle Seigner

L'exercice de l'Etat (France) de Pierre Schoeller
avec Olivier Gourmet, Michel Blanc

Le Havre de Aki Kaurismäki (Fl, All, Fr)
avec André Wilms, Kati Outinen, Jean-Pierre Darroussin, Blondin Miguel
et la participation de Pierre Etaix et Jean-Pierre Léaud

Tomboy (France) de Céline Sciamma
avec Zoé Héran, Malonn Lévana, Jeanne Disson

La mujer sin piano (Espagne) de Javier Rebollo
avec Carmen Machi, Jan Budar, Pep Ricart
Mon ciné 2011 : les acteurs.
Par sa performance dans Habemus Papam, par sa simple présence peut-être, avant toute idée de performance, Michel Piccoli se montre l'Acteur Absolu. Ce monsieur qui tourna avec tout le monde et de préférence avec les plus grands (Godard, Bunuel, De Oliveira et tant d'autres), qui sera en 2012 à l'affiche des films d'Alain Resnais et de Léos Carax, sait tout faire, peut tout faire et se permet tout. Paul, le veule compagnon de Camille (Le mépris) qui portait un chapeau dans son bain "pour faire comme Dean Martin", est donc ici élu pape. Mais il refuse ce pouvoir à la fois séculier, moral et spirituel. Ce refus prend, par la grâce d'un jeu puissant, subtil, d'une richesse inattendue, une dimension humaine et morale sans égal. Michel Piccoli, acteur de l'année ? Pour moi, c'est une évidence.
Et comme le cinéma français a dominé 2011, il me semble juste de mettre en avant deux acteurs français (ou presque...) pour lesquels, à l'instar de Piccoli, jouer la comédie semble une forme élevée de la morale.
Jean-Pierre Darroussin aurait, si je distribuais des prix (loin de moi cette idée saugrenue), droit à un prix spécial pour son apport au cinéma français en 2011. Par ailleurs, conseiller financier broyé par le système qu'il a contribué à promouvoir dans De bon matin, militant syndicaliste habité par le doute et la compassion dans Les neiges du Kilimandjaro, flic désabusé au cynisme doux dans Le Hâvre, il est, par excellence, l'acteur du Vivre ensemble en France aujourd'hui. Quant à Olivier Gourmet (né Belge, certes, mais un des acteurs
majeurs du cinéma français, comme du cinéma de son beau pays), il incarne dans L'exercice de l'Etat une sorte de centriste repenti qui acquiert, de renoncement en renoncement, une dimension tragique. Or, donner une dimension tragique à un ministre centriste n'est pas donné à tout le monde, les ministres dits "d'ouverture" de M. Sarkozy l'ont montré à leurs dépens.
Olivier Gourmet est grand.
Mon ciné 2011 : dans le rétroviseur.
Les reprises sont toujours un bonheur particulier, qui flatte la nostalgie et vient rappeler que le cinéma s'apprécie dans la durée. Cette année, Skolimowski, Bunuel et Godard m'ont fait à nouveau grimper aux rideaux. Jeanne Moreau m'a troublé en femme de
chambre tenant son journal un peu pervers. La moindre des choses quand on se met au service de Bunuel. Le mépris de JLG (1963) a repris des couleurs et son grand écran m'a ouvert un peu plus les yeux sur la beauté des images animées, en chambre ou au soleil. Mais 2011 fut l'année du grand retour de Skolimovski. La sortie du formidable Essential Killing a été l'occasion de revoir plusieurs films dont deux, distribués par MK2 comme de nouveaux films, figureraient dans mon palmarès de l'année, s'ils ne dataient des années 60 : Le départ, tourné grâce à Godard et Truffaut, avec un Jean-Pierre Léaud zébulon, étonnant, jamais en place, toujours juste. Et LE grand film de Skolimowski, Deep End, une sorte de synthèse drôle et mélancolique de la fin des années 60 en Angleterre, devenu un regard nostalgique sur la difficulté, alors, de grandir dans un monde taillé pour les adultes.
Le dernier mot de ce billet amoureux sera pour Godard. Le mépris a été un de mes grands bonheurs, précédé de Vivre sa vie. Bande à part devrait suivre dans cette merveilleuse logique de ressortie des films de la grande époque du grand Jean-Luc, qui nous ont donné envie de suites en DVD : A bout de souffle, Une femme est une femme, Pierrot le fou. J'ai toujours entretenu avec ces films qui sont un peu mes universités cinéphiles une relation très sentimentale. Avec le temps, rien ne s'efface ni ne s'émousse et c'est avec un immense sentiment de gratitude pour Jean-Luc Godard et d'amour pour la vie qui me permet de le redécouvrir aujourd'hui que je vous laisse avec Pierrot-Ferdinand et Marianne Renoir.
Je vous laisse avec une des plus belles scènes d'un des plus beaux films du monde, avec deux des plus beaux acteurs du cinéma.
Un des plus beaux couples du cinéma, un peu comme aujourd'hui, Valérie et Jérémie...
Très bonne année.
Très bons films.
Et n'hésitez surtout pas à venir me raconter ce que vous avez aimé. Ou détesté ?
A très bientôt.
Bonne année 2012
« Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur, et rien d’autre. »
Cette phrase de Paul Eluard, in Le Château des pauvres, Poésie ininterrompue (1946), a inspiré un écrivain de la rue qui a inspiré Izis ou Israëlis Bidermanas, un de ces précieux initiateurs de la photographie humaniste, tout près de Cartier-Bresson et Ronis) pour une photo que je vous adresse comme une carte postale, vous savez, Izis, le photographe du bonheur d'être ensemble, mais qui n'était pas pour autant un naïf. Cette année se termine, une autre commence, comme c'est normal, comme c'est simple. On ne peut espérer qu'une année encore meilleure, ou meilleure, c'est selon.

En dehors de se débarrasser de Sarkozy et de son gang, 2012 pourrait être une année intéressante. De découvertes. D'émotions. D'optimisme ? De couleurs, bigarrées. D'odeurs, d'enfance. De rencontres, fortuites. De musique, de mouvement, de caresses, de regards, de toucher, d'images, de désirs et de plaisirs, de baguenaudes, d'enfants nus qui courent sur une plage dans un clip de Gainsbourg, de nouveauté (enfin), de beauté évanescente ou crue comme un épiderme. De Noëls qui s'attardent et ne songent en rien à laisser la place aux soldes. De chansons bariolées de notes inattendues, de chansons de Patty Smith (Patty Lee), de Florent Marchet, de Camille, de films surprenants, d'expositions qui te prennent par le coeur, la main, l''épaule et te disent Tu es ici chez toi. On remonte les engrenages invraisemblables de sa montre et on compte de 12 à 1.
Minuit.
Je vous embrasse. Je t'embrasse.
Un peu de musique pour finir ou commencer l'année. Pour dire à ma soeur que je l'aime, même si elle ne lit pas ce blog et, surtout, n'entend pas l'anglais.
Ma vie parisienne, épisode 3 : Tombe la neige.
Au moment de clore ma promenade parisienne, balade en moi-même, mes plaisirs, mes moeurs et mes découvertes , je me rends compte que le temps ne compte pas en ma faveur. J'avais imaginé ce billet le coeur encore plein de flocons des Neiges du Kilimandjaro et je le poursuis à quelques jours de Noël, la tête confite par la magie d'Hugo Cabret. Ne manque que la neige pour dresser l'ambiance, alors il en sera question ici.
Je vais devoir revenir sur des événements un peu anciens, à l'échelle d'un blog, mais m'adressant dans cette suite à mes amis des provinces, j'imagine qu'ils ne m'en voudront pas d'évoquer tardivement des plaisirs auxquels seuls les parisiens auraient eu accès. Encore que.
3. Tombe la neige.
C'est le petit peuple de Marseille qui m'a rappelé avec humour et surtout une infinie tendresse les deux ou trois principes qui me font encore parfois sourire à mon image, lorsque je rencontre un miroir. Les neiges du kilimandjaro de Robert Guédiguian, distribué dans toute la France et pas seulement à Paris, est une fable sociale et politique osée. Il a fallu au cinéaste Guédiguian un culot de la taille de la sardine du vieux port pour oser à ce point l'utopie (je ne raconte pas la fin pour ceux qui n'auraient pas encore vu le film) et le pari de la solidarité bonasse, celle qui fait pleurer à la fin du film. Il lui a fallu, à lui communiste, une clairvoyance à l'égard des évolutions de nos sociétés, une lucidité et une honnêteté rares pour montrer sur l'écran de Marius et Jeannette la difficulté du militantisme et ses contradictions, le paradoxe de l'aboutissement des luttes sociales (qui peuvent au final transformer d'honnêtes ouvriers révolutionnaires en petits propriétaires confortablement assis sur leurs acquis) et le hors champ de la lutte des classes.
La fin de ce film amer et critique est une sorte d'Hymne à la joie dans lequel chacun dépasse son angoisse ou sa potentielle connerie par l'expression d'une générosité lucide. Oui camarades Gérard Meylan, Robert Darroussin (qui n'en finit pas, cette année, d'incarner toutes les tendances du cinéma vivant) et Ariane Ascaride, le salut est dans la générosité sans calcul.
Et ce passage to Marseille (clin d'oeil) fait du bien par où la leçon de vivre ensemble passe.
Quelques mots d'un autre film français vu à la Bastille mais nous parlant d'un passé provincial toujours vivant et cardinal : Tous au Larzac de Christian Rouaut. En deux heures, ce documentaire passionnant nous montre qu'il n'y a que deux endroits pour manifester son opposition à la bêtise (militaire, en l'occurence) : Milhau et Paris. Et nous pose une question que tous les militants devraient méditer : à qui appartient la lutte ? Le fait (générateur) que 103 paysans (et leurs familles) et propriétaires fonciers s'opposent à l'extension du camp militaire du Larzac permet-il de conclure que ces initiateurs sont propriétaires du combat mené contre les prétentions de l'armée française, alors même que dans tout le pays, des soutiens par milliers (dont je fus, modestement) enracinent ce combat dans une logique plus large d'opposition frontale au capitalisme et, alors, au pouvoir gaulliste et ainsi renforcent et légitiment les 103 paysans. Je n'ai pas de réponse à cette intéressante question, juste une suggestion : si ce très beau docu passe près de chez vous, allez donc le saluer de ma part. Fraternellement.
Une belle occasion de questionner, d'éprouver et de mesurer mon parisianisme a été ma participation (en excellente compagnie) à deux festivals rock d'automne : l'incontournable Festival des Inrocks (qui d'ailleurs ne ne déroule pas qu'à Paris) et le moins "tendance" Picardie Mouv' Festival, qui affichaient tous deux cette année une programmation irréprochable. Et la soirée finale avait tout pour plaire : l'Olympia qui est habituellement une scène recommandable, EMA et Le Prince Miiaou que nous avions adoré en disque et que nous étions impatients de découvrir en scène et surtout Anna Calvi, la petite anglaise découverte l'an passé par le même festival et qui revenait quelque peu starifiée, cette fois en clôture de la dernière séance.
La déception ne fut pas abyssale, car il y a pire qu'un concert raté, mais cinglante et s'explique par trois phénomènes qui ne remettent pas en cause le talent des artistes exhibées. Dans l'ordre croissant : 1. Le son, digne de l'accompagnement musical d'une fête foraine, pas de la manifestation de prestige pilotée par LE magazine parisien par excellence. 2. Avoir infligé à EMA la mission a priori possible mais devant se révéler la gageure du Festival d'ouvrir la soirée devant quelques ahuris frappés d'indifférence dans une salle aux deux-tiers vide et à l'ambiance glaciale. Et il était là le problème, dans la hautaine pusillanimité d'un public venu voir des stars (il déferlera, massivement et brutalement, au début du set d'Anna Calvi), totalement indifférent à l'idée de découverte, dispersé en dehors de la salle pendant trois heures, en grappes posées comme des crottes de rat à la cave à boire des bières pour les plus avisés, des cocas pour les plus éloignés de l'esprit rock (je ne conçois pas une soirée rock sans une ou deux pintes, voire trois) et la pauvre EMA s'est épuisée vingt minutes durant à faire exister sa musique somptueusement ténébreuse devant quelques gusses occupés à caresser leur iPhone ou leur Blackberry. Ce parisianisme là, ce public payant mais préoccupé de soi et d'entre-soi, ce mépris pour l'inconnu fait de bassesse devant les évidences du marché, de servilité par imitation, de conformisme par paresse, qui est allé se presser devant la d'ailleurs talentueuse Anna Calvi, reine d'un soir pour éventuellement mieux la débiner le lendemain parce que la mode aura changé, c'est ce parisianisme qui perturbe mon âge et s'il me fait rire, c'est d'un rire mauvais que je n'aime pas plus que ça.
Une heure de TGV nous a transportés dans une France profonde et un peu grise (le temps morne s'y prétait), jusqu'à Amiens où nous attendait la soirée de clôture du Picardie Mouv' avec une programmation plus que prometteuse : Mademoiselle K en lever de rideau hyper-vitaminé et sexy, The Dø ensuite, beaucoup mieux qu'à la télé, très crédibles, suivis de Metronomy, une de nos révélations 2011, pop délicate et enjouée et enfin The Kills. Un son plus que correct, un public enthousiaste et respectueux, une ambiance à la fois très rock et très décontractée ont fait de cette soirée loin de Paris un bonheur à renouveler l'année prochaine.
Il n'y a pas eu, sur ce coup là, de guerre Paris-Province, sinon, Amiens enfonçait Les inrocks par KO en quatre temps, trois mouvements.
Petit Focus : La chanteuse américaine Alison Mosshart et le guitariste anglais Jamie Hince sont The Kills, groupe de rock manifestement britannique, animé par les forces dissemblables mais ici complémentaires de la rage, du dandysme et d'une sexualité parfaitement équilibrée, maîtrisée, mais loud, heavy, metal. Plus bas, une video les montre dans Future starts slow, à Glastonburry en mars 2011, donc dans l'état physique qui était le leur à Amiens. Également dans une formation de rêve qui exclut tout témoin gêneur de leur idylle scénique rock, Jamie assumant le dandysme et la décontraction, Alison sorciérisant le côté sexe de leur couple hard glamour.
Le retour sur les pavés parisiens a été l'occasion d'autres concerts. L'auvergnat Jean-Louis Murat était de passage au Trianon pour fêter la sortie de son album Grand Lièvre. Après avoir interprêté tous les titres de l'album, plutôt une bonne nouvelle (son auteur n'en a pas honte), JLM est allé puiser dans son déjà considérable répertoire quelques titres peu connus pour faire monter le son et l'ambiance jusqu'à une incandescence rock qui montre que l'Auvergne sonne aussi fort que Kansas City. Au passage, l'auteur compositeur interprête égotiste utilise sa guitare comme une kalachnikov.
Retour à l'Olympia pour un soir et un coucou à Patty Lee Smith. Revoir Paris. Revoir Patty.
Quand on se balade sur les petits pavés parisiens, on croise souvent Florent Marchet, songwriter berrichon et ami de la famille. Ce blog a toujours, modestement, joué les caisses de résonnance de cet auteur compositeur chanteur exceptionnellement talentueux, quoique sympathique, de ses chemises ridicules, pulls jacquard et moustaches finement surnuméraires ("les moustaches ne sont pas une solution" ai-je écrit un jour, ajoutant aussitôt que FM était "quand même ce qui nous est arrivé de mieux, avec Benjamin Biolay, peut-être, depuis Alain Bashung").
Il nous apparaît aujourd'hui en Père Noël avec l'album Noël Songs qu'il a présenté le 15 décembre au Café de la Danse. Quand j'ai su qu'il avait enregistré un album de Noël, j'ai flairé la grosse déconnade, en me demandant comment il s'en sortirait mieux que Jugnot à une époque. A l'écoute, Florent Marchet s'en sort mieux avec Noël que Jugnot à n'importe quelle époque, parce que lui y croit. Au Père Noël, peut-être. A la possible magie de Noël sans doute. Toujours est-il que c'est avec sérieux qu'il a abordé le sujet, cherchant des chansons autant dans le folklore de saison que parmi nos bons auteurs (Nougaro, Barbara et même Jean-Louis Murat) en laissant la distance au vestiaire, en caressant nos émotions par la bride lâchée à la sienne, manifestement sincère. Avec des standards tels Vive le Vent ou Douce Nuit, Florent fait du Marchet en imposant ses harmonies riches en notes et la délicatesse de sa voix.
Pas de vidéo pour ce disque trop récent. J'ai choisi une des chansons qui me font le plus craquer, Les neiges de Finlande, et de la confronter avec la si belle version d'origine, celle d'Edith Piaf. Celle que j'écoutais enfant. Ma Mère avait une addiction vraie, sincère pour Edith Piaf, comme beaucoup de femmes de sa génération. Un jeudi, j'avais vu Les amants d'un jour, film dont Edith était l'héroïne sacrificielle. Le soir, j'allais l'attendre à l'arrêt d'autobus, après sa journée de travail dans un magasin de jouet. Ce soir là, j'étais heureux et fier de lui raconter que j'avais vu Edith Piaf au cinéma Le Star, mais je ressens encore aujourd'hui une curieuse nostalgie de l'avoir vue sans elle.
Les neiges de Finlande était une chanson de ce film, écrite par Marguerite Monnot et Henri Contet, excusez du peu. En voici la version, très sensible, de Florent Marchet, suivie de celle d'Edith, qui pourrait encore parfois me tirer une larme.
Pour conclure cette série un peu courte (j'aurais aimé plus de billets à la gloire du dandysme parisien et dénonçant son parfois nombrilisme affidé au libéralisme le plus incompréhensiblement creux) j'ai envie de dire et répéter que vivre à Paris est un privilège, une sorte d'avantage concurrentiel, un bonheur permanent. On se disait ça l'autre soir en sortant du Centre Pompidou vers 22 h 30, après avoir vu un film de Béla Tarr assis par terre près du premier rang dans une salle comble, après avoir lambiné dans la librairie du Centre où l'on trouve tout, avant de repartir chez nous à pied en passant par un sublime chocolatier encore ouvert, on se disait que c'est vraiment une chance.
Où que vous soyez, je vous souhaite la même chance, sous une autre forme sans doute, dans votre ville, votre région.
Et un bon, un joyeux, un très beau Noël à tous.
Ma vie parisienne, épisode 2 : Derrière la gare St Lazare
De la musique pour ce deuxième épisode d'une série narcissiquement et amoureusement consacrée à "cette vieille cité qui se met à rayonner" et la chanson s'appelle "Paris je t'aime d'amour". J'aurais bien aimé l'interprétation d'Eddie Constantine qui fut Lemmy Caution, agent fédéral en mission à Paris, pour John Berry et Jean-Luc Godard, car je l'aime et il chantait ce titre dans une improbable comédie un peu musicale que ma soeur Suzanne m'avait emmené voir, dans un de ces cinémas permanents parisiens où on pouvait rester pour plusieurs séances, et on ne se gênait pas pour y rester, et j'aime ma soeur. Mais je n'ai pas trouvé, alors voici la version d'Henri Crolla. Vous souvenez-vous de ce musicien proche de Prévert et du Groupe Octobre, l'égal de Django, ami et longtemps sideman d'Yves Montand. D'ailleurs, Yves Montand lui avait présenté celle qui allait devenir sa femme. Pas bégueule, c'est Henri Crolla qui présenta son amie Simone Signoret à Montand. Simone avait paraît-il pris l'habitude d'appeler Crolla la Crollette. Chère Signorette.
2. Derrière la gare St Lazare, Henri Cartier-Bresson (1932).
La Fondation Henri Cartier-Bresson est un très bel endroit pour voir des photos. J'y ai (re)découvert des photographes célèbres comme Walker Evans (voir le Dossier de presse de l'expo croisée Evans et Cartier-Bresson de 2008) et moins célèbres, comme Guy Tillim (voir le Dossier de presse de l'expo à la Fondation HCB). Le fonds conservé est impressionnant et les locaux de l'impasse Lebouis deviennent, semble-t-il, trop exigüs pour le valoriser. Le produit de la récente vente de tirages originaux (le 11 novembre) signés et issus d'un ensemble de doubles des archives de la Fondation (cette vente n'appauvrit donc pas réellement le fonds) financera en partie un projet de déménagement.
Lors de cette vente, un tirage datant de 1946 (Derrière la gare St Lazare, HCB, 1932) a été attribué pour 433 000 €, ce qui constitue paraît-il un record mondial pour cette catégorie d'oeuvre. Effectivement, ça fait cher le déclic. Argent. Argentique. Nostalgie. Est-il plutôt paradoxal ou plutôt triste de fixer dans un bain de pognon une épreuve (c'est, selon la Fondation, le tirage le plus ancien connu de ce cliché) du fondateur de l'Agence Magnum, d'un des inventeurs du photojournalisme, de l'initiateur avec Ronis, Doisneau et Boubat du courant dit "humaniste" de la photographie, homme de gauche et photographe, pas homme d'argent qui disait tendre à son époque, par son art, un "miroir fraternel" ? Pourquoi, me direz-vous, la photographie échapperait-elle aux lois du marché qui contrôle la peinture, le cinéma, la littérature, les Etats ? Je sais, je ne suis pas si naïf, juste (je me répète) nostalgique comme on peut l'être en feuilletant un album retrouvé dont chaque image te dit : voilà, on arrête tout, maintenant c'est à toi de jouer, vis ta vie. Je n'aime pas que l'argent sale (celui de la spéculation sur les oeuvres d'art, par exemple, aussi sale que l'argent de la drogue) vienne pervertir mes souvenirs en images.
Où devra-t-on courir pour les découvrir ces images du passé, dont la Fondation nous a fait cadeau (c'est gratuit le mercredi soir) ? Je connais des endroits dans le Marais, près de la Maison européenne de la photographie, où il ferait bon flâner le nez en l'air parmi ces miroirs de notre passé collectif, surprenants, émouvants, parfois pédagogiques, toujours passionnants à visiter.
Actuellement à la Fondation, une expo Lewis Hine, photographe américain militant.
La nostalgie, donc. C'est aussi ça la vie parisienne à laquelle j'ai souhaité consacrer quelques billets en cette fin novembre, alors que certains trottoirs de la ville se teintent du roux des feuilles d'automne. Nostalgie éloignée des lieux et événements exposés au regard inquisiteur d'une certaine médiocratie moutonnière.
A propos, j'ai vu l'expo Diane Arbus au Jeu de Paume. Je l'ai vue comme tout le monde il semble, tant j'ai l'impression que tout le monde en parle ou en a parlé, à croire que cette photographe secrète à l'approche artistique si personnelle est devenue d'un coup de baguette
médiatique une des coqueluches de la vie parisienne, une incontournable, un must, la reine des cupcakes). Pour tout dire, le consensus étrange des blogueurs parisiens autour d'une exposition consacrée à l'une des plus anticonformistes des photographes new yorkaises, qui se montrent tous la langue pendante devant leur nouvelle icone (qu'ils ignoraient pour la plupart il y a six mois, d'où certains copier-coller dérangeants pour alimenter leurs "articles" dythirambes) exhale les relents désagréables d'un nouveau conformisme nourri de snobisme mode et respirant un vide sidérant.
Diane Arbus serait donc devenue tendance...
L'oeuvre de Diane Arbus, peuplée de freaks et autres personnes non conformes est passionnante. Et dérangeante, certes. Les deux murs qui lui étaient consacrée lors de la très belle réprospective 70', la photographie américaine, en 2008 par la BNF, exhibaient une série de portraits qui vous tiraient par le coeur d'une main glacée entre humour tendre et désespérance, comme un baiser au goût inattendu de fatalité. Il y avait alors une quinzaine d'images qui faisaient contraste, qui témoignaient d'un réalisme bizarre et vaguement pervers, d'un voyeurisme à visée sociale.
Le Jeu de Paume aligne 200 tirages, ce qui est considérable et il s'en fallait de très peu pour que le quantitatif se fasse qualitatif. Au risque de déplaire, j'avoue que 200 fois un portrait de face, immobile, forcément immobile, voire en l'occurence figé, un peu congelé, ça ne comble pas l'estomac, ça le bétonne. Et le parti-pris de livrer les photos en vrac (sauf une ou deux séries aux logiques inaliénables), comme sorties d'une boite à chaussures, sans classement ni hiérarchisation, sans information de contexte autre que le lieu et la date, n'aide pas le visiteur à faire son petit chemin. La promenade est longue et c'est déjà à bout de souffle qu'on atteint les deux dernières salles, celles qui offrent enfin mais un peu tard le matériel documentaire (carnets, agendas, citations, objets personnels, notes biographiques) de nature à humaniser ce considérable ensemble très brillant de photos glacées, trop glacées.
Mes sincères félicitations au commissaire de l'expo pour avoir réussi à réduire une oeuvre humaniste (voir plus haut, mais ce qu'Arbus doit à W. Evans est évident) et touchante en catalogue de clichés récurrents sur la bizarrerie humaine couchée sur papier refroidi.
L'image que je conserve en mémoire, comme échappée d'un album de l'époque, celle qui, parmi toutes, a mon affection, est celle de cette famille qui semble réellement "prise sur le vif" avec l'air étonné de la maman levant la tête vers son géant de fils, comme surprise de le découvrir si haut, tout comme une petite fille au réveil contemplerait la stature de son propre père, au dessus du lit. C'était en 1970. Un an après, Diane Arbus mettait fin à ses jours, juste après l'achat d'un nouvel appareil photo destiné à réaliser un nouveau projet. L'exposition ne nous aide en rien à comprendre cette réalité là.
Je critique, mais je savoure le privilège parisien d'accès à certains événements. Je savoure encore plus la possibilité donnée, parfois, de partager ces événements. Une note positive pour finir.
Une heureuse circonstance m'a permis de découvrir (j'en connaissais l'existence, mais n'avais pas été tenté) l'Opéra dans une salle de cinéma. Gaumont-Pathé a eu l'intelligence de conclure un partenariat avec l'Opéra de Paris et propose régulièrement des séances en direct de l'Opéra Garnier ou Bastille, "comme si vous y étiez". Ou presque.
Ce soir là, c'était La source, une création chorégraphique du danseur étoile Jean-Guillaume Bart, assisté du dramaturge Clément Hervieu-Léger, sur une partition enlevée de Léo Delibes, riche de bien des potentialités romanesques. Est-ce l'effet des costumes signés Christian Lacroix, mais cette source m'a semblé un miracle de somptuosité et de légèreté.
Ceci étant, l'Opéra au cinéma, ce n'est pas l'Opéra. Mais on ne va pas non plus faire la gueule au prétexte qu'on est dix fois mieux assis qu'à Garnier en payant huit fois moins cher. Ce n'est pas non plus du cinéma. L'effet "retransmission en direct" empêche le point de vue personnel du réalisateur sur le film, point de vue qui nécessite un travail dans la durée, un découpage et un montage. Là, restent la précision et la virtuosité d'équipes sans doute formées à l'école télévisuelle du direct. J'imagine la tension en régie pendant l'événement, le champagne débouché après, lorsque tout est terminé et que, si des difficultés se sont manifestées, le spectateur n'y a vu que de l'eau et de la magie.
Cette première expérience emballante méritait un approfondissement. Dimanche dernier, c'était La Belle au bois dormant, en direct du Bolchoï. Et à venir, des représentations live du Metropolitan Opera de New York. Le monde entier dans votre salle de quartier. Et l'expérience n'est pas limitée à Paris, une grosse partie du réseau Gaumont y participant et vraiment, pour environ 20 € la place, ce n'est pas un racket.
De la musique rock, cette fois, pour l'épisode 3 de mes aventures parisiennes avec un petit match Paris-Province. Bonne fin de semaine.
Ma vie parisienne, épisode 1
1. Dédicace.
Il y a quelques semaines, un copain très cher m'expliquait pourquoi il visitait moins ce blog, une des raisons principales étant que j'y consacre beaucoup d'espace (et de temps lorsque je publie, ce qui n'était plus arrivé depuis un bon mois et demi) à des événements plus ou moins culturels qui ont peu de chance de s'évader du ghetto parisien. En cela, consigné en province, il se sentait peu concerné par les sujets abordés ici, auxquels il reste objectivement extérieur, et avait donc moins l'envie de me visiter. Je
comprends parfaitement ce point de vue, je le respecte et, s'agissant par exemple de la distribution des films (question qui m'intéresse au plus haut point), il n'est pas faux de penser que certaines des productions à petit ou moyen budget qui m'ont passionné ces derniers temps, sont ou seront peu vus au-delà des cinquième ou troisième arrondissements de la ville de toutes mes émotions. C'est le cas de Hors Satan qui m'a ébloui et de Bonsaï qui m'a mieux remis les idées en place qu'un ostéopate. Oui, Paris est non seulement la capitale administrative de notre beau pays, elle en est aussi le coeur, le poumon et la colonne vertébrale. C'est pourquoi j'y passe mes journées à travailler et mes soirées à écouter la circulation de mes vaisseaux, les pulsations de mon sang, la chanson rauque de mon souffle s'égayer et reprendre vie (après une journée de bureau, c'est bien le moins) au son, au rythme, au mouvement, à l'odeur de la vie parisienne. Je vis à Paris, je ne veux vivre, respirer, rire et pleurer nulle part ailleurs, car c'est ici que les choses se passent, les plus intrigantes, les plus émoustillantes, émouvantes, un poing levé ici, une jambe gainée de lycra devant l'autre là-bas et partout l'air le plus pur et le plus sain qui flatte nos poumons de bébé, dans les rues, dans les bars, dans le métro, dans les salles de cinéma. Je sais, il passe des films partout, on assiste partout à des concerts, à des expos, Lille, Lyon, même Bayreuth ont leur Opéra et on peut déguster un cupcake fruits rouges-orties-sourire pour la photo à Amiens.
J'ai envie depuis quelques jours de parler de ma vie parisienne, de mes sorties et d'en quoi cela pourrait peut-être intéresser, voire juste concerner mon ami installé en province (volontairement d'ailleurs) à qui je dédie cette suite (deux ou trois ?) de billets consacrée à ma Vie Parisienne.
Pour bande-son, je n'ai pas choisi le très parisien Offenbach, mais Joe Cocker. Normalement, JC ne fait pas partie de ma playlist comme ils disent, mais celles et ceux qui auront vu un certain film un peu marseillais sorti cette semaine, réchappé de Cannes sans la moindre distinction et qui me semble aussi sentimentalement et humainement dense que La guerre est déclarée comprendront que réécouter cette scie remplit mon bocal à poissons rouge d'émotion (rouge d'émotion ?).
Je n'écris pas ce billet en entier ce vendredi soir, faute de temps, mais je prends date. Il sera question de l'Opéra et comment jouir des splendeurs de l'Opéra à distance. Il sera question de Festivals de rock, celui, décevant, des inrocks, à Paris et celui, exaltant, de Picardie. Il sera question, je l'espère, de films vus et aimés et de mon émotion considérable à considérer des préretraités marseillais se reconstruire par amour, malgré qu'il n'est pas facile de perdre tous les combats (allez voir Les neiges du Kilimandjaro, ça fait tellement plaisir là où on en a besoin). Et puis d'autres choses, des Kills, d'Anna Calvi à nouveau, l'héritière de Piaf et Patti Smith qui a tout sauf une tête de troll comme je l'ai lu. Parenthèse : pourquoi certains se croient-ils obligés de taper sur ce qui nous est proposé de meilleur ? Il sera question d'Amiens, de bière, de taxi, d'une aventure moderne, de choses assez ordinaires. De Patti Smith aussi, qui sera à Paris lundi soir. Et peut-être d'une romance durable qui a choisi Paris pour décor et pour allié, comme dans Midnight in Paris de Woody Allen.
A la semaine prochaine dans cette même salle.
Paulette Dubost : 1910 - 2011
Elle n'était peut-être pas la "mémoire de notre cinéma" comme l'a qualifiée, dans un hommage que je devine par ailleurs sincère, Frédéric Mitterand. Elle est plus associée à un cinéma populaire, voire populiste, celui "du samedi soir" qu'aux grandes aventures du cinéma français. Mais quelle pimpante petite soubrette elle fut aux côtés de Fernandel dans Barnabé (1938) ou Uniformes et grandes manoeuvres (1947). Elle a néanmoins tourné avec certains réalisateurs de premier plan et sa mémoire restera associée à l'oeuvre de Marcel Lherbier (Le bonheur en 1934 et Au petit bonheur en 1945), de Marcel Carné (Hotel du Nord, 1938), de Max Ophüls (Le plaisir, en 1952 et le somptueux Lola Montès, auprès de Martine Carol en 1955), de François Truffaut (Le dernier métro, 1980) et, bien sûr, de Jean Renoir qui l'appella à plusieurs reprises pour des seconds rôles très marquants : Le déjeuner sur l'herbe (1959) et surtout La règle du jeu (1938), un des plus beaux films du monde (Lola Montès en est un autre) où elle fut bouleversante en restant drôle et sensuelle en Lisette, la femme de chambre un peu légère, épouse inconstante du douloureux garde-chasse sombre, magnifique et cocu, joué par Gaston Modot.
J'ai toujours aimé Paulette Dubost, cette femme belle et rassurante qui fut toujours là, élément stable de mon univers parfois chaotique, et me rappelait irrésistiblement ma chère Tante Maria, dans son charme très parisien, la finesse de son visage et de son jeu, son bel accent faubourien.
Née un 8 octobre, elle aurait eu 101 années dans quelques jours. J'ai l'impression de perdre une parente lointaine mais bienveillante, au sourire charmeur et réconfortant.
Voici quelques images, car montrer Paulette Dubost, sa beauté éclatante, saine, un peu canaille, c'est déjà lui rendre hommage.
Pour se rappeler sa voix, ici un peu vieillie, voici son interprétation d'un poème d'Arthur Rimbaud, Les parents.
Je ne doute pas que, comme dans les enchantements qui font le cinéma que nous aimons, à l'instant où l'aile apaisante de la mort la frôlait, Paulette Dubost retrouvait la beauté et la fraîcheur de sa jeunesse qui exaltera le souvenir que nous en conserverons.
A Troy Anthony Davis, en mémoire
Ce matin, en sortant du métro à la station Varenne, en gravissant les marches de l'escalier vers le Bd des Invalides, j'avais l'impression de marcher vers le ciel, comme si le ciel était un décor, le plafond peint de cette vie, qu'on replie peut-être ou qu'on repeint quand la vie diparait, que tout disparait, que rien n'existe, que rien n'a jamais existé pour personne, pas le moindre brin d'herbe, pas la moindre mauvaise note à l'école, rien, jamais, jamais n'avoir été la mauvaise personne au mauvais moment au mauvais endroit.
Je pensais aux yeux morts de Troy Anthony Davis qui, hier, à la même heure, alors que je grimpais déjà vers le ciel, regardait peut-être le bleu ou le gris de son ciel à lui. Je pensais qu'il avait, à un moment de cette journée où plus rien ne pourrait l'aider, même l'aider à exister, il avait vu le ciel pour une dernière fois et je me demandais sans curiosité mais avec une sorte d'avidité de connaissance triste s'il savait, s'il se rendait compte, s'il s'était fait à l'idée qu'il le voyait pour la dernière fois, s'il avait la préscience de ses yeux morts, vides au milieu de rien, là où rien n'a jamais eu lieu, où aucun crime n'a jamais été commis, où la notion de crime n'a pas été inventée et ne le sera jamais, où le passé et l'avenir n'ont pas plus de sens que le mot fin.
Je marchais dans la rue de Varenne, dans ce soleil tiède de fin d'été, conscient d'être vivant et un peu honteux, peut-être, de l'être encore, que ce monde de miel, d'eau, de feu et de sanies soit encore présent à mon esprit, que je sois encore présent à quelque chose. Je pensais que cet homme, mon semblable, mon frère blème de peur sans doute devant des logiques judiciaires enroulées sur elles-mêmes comme autant de nids de serpents, avait été vivant, que ses poumons s'emplissaient d'air, puis expulsaient l'air, pratiquait-il, comme mon père asthmatique, la respiration ventrale afin d'améliorer sa ventilation et l'assurance de sa posture d'homme parvenu au bout de l'évolution, face à l'humanité solidaire et miséricordieuse ?
N'en faisons pas trop, lui est parti, nous restons ici un temps, cela arrive. Le fait que sa mort ait été souhaitée, attendue, préparée, organisée, que le matériel ayant servi à sa mise à mort, des sangles qui lui déniaient le nom d'homme à l'électronique qui a permis l'injection dans les meilleurs conditions d'hygiène, a été testé, a répondu par sa fiabilité de la qualité de la prestation, toutes ces contingences, le rapide décompte des années manquantes à l'intégrité de son existence, l'interminable décompte des secondes, tout celà, toutes ces contingences, un simple souffle sur l'océan des rugissements sauvages de l'organisme planétaire qui un instant nous exhale, un instant vomit nos restes, rien, un dernier souffle, rien vraiment.
Et ma haine de la haine universelle qui t'engloutit aujourd'hui, toi mon frère en jouissance, mon frère en douleur, qui m'engloutira demain, avec tous les conscients, tous les indifférents, qui engloutira tout puisque nous ne sommes rien contre le dérèglement administratif d'une poignée de technocrates assassins dont l'inconscient pue la tripe du Moyen âge, dont la conscience s'agite dans un cerveau reptilien peuplé de peurs ancestrales nourrissant des savoirs putrescents, dont la morale est celle de la catéchèse. Ma haine est impuissante à dire le crime. Je ne puis que balbutier, frappé d'atonie devant l'immense, l'infinie crétinerie de certains hommes pour qui la mort est un argument définitif, la justification et non le débouché de toute vie, pour qui la mort d'un autre est séduisante.
Je pense à toi, Troy Anthony, à ta solitude extrême, à ton insondable mélancolie aux heures dernières, ces quatre heures de vie qui t'ont été accordées en plus, le temps que tes tueurs aux mains blanches se décident enfin à te propulser dans le néant, ce temps dont toi seul sais la détresse et dont il ne reste rien, qu'un peu de nicotine aux doigts nerveux des témoins et des amis, un peu d'insomnie aux nuits peut-être gâchées de tes tourmenteurs.
Le mercredi 5 octobre 2011 à 18 h 30, dans le Grand auditorium de la Bibliothèque nationale de France, Robert Badinter, sénateur, ancien garde des sceaux qui a eu l'honneur il y a trente ans de faire voter l’abolition de la peine de mort en France, donnera une conférence intitulée : « Vers l’abolition universelle de la peine de mort ».
A cette adresse (site d'Ensemble contre la peine de mort), le programme des autres événements qui célébreront l'anniversaire de ce petit pas consenti tardivement par la France vers un e humanité un peu plus supportable.
Georgia on my mind a été choisie comme le titre emblématique accompagnant désormais le combat continu des abolitionnistes et notamment des amis de Davis. Je vous propose, plutôt qu'une des versions de Ray Charles qui traîne dans toutes les oreilles celle, plus ancienne, de Billie Holiday, l'auteure de Strange Fruit. Pour la première fois, le titre se lance tout seul, sans que vous l'ayez décidé, au moins pendant quelques jours, en souvenir de Troy.
Sauver Troy Davis !
Communiqué que je relaie bien volontiersObjet : Troy Davis : ultime appel à protestation mercredi 21 septembre à 18h30
N'EXECUTEZ PAS TROY DAVIS !
Ultime appel à protestation mercredi 21 septembre à 18h30
Place de la Concorde, côté Jardin des Tuileries, Paris 1er
Plusieurs associations françaises, dont Amnesty International France, appellent à un ultime rassemblement à proximité de l’Ambassade des Etats-Unis mercredi 21 septembre en protestation à l’exécution de Troy Davis qui doit avoir lieu le jour même à 19h00 heure locale (01h00 heure française) dans l’Etat de Géorgie aux Etats-Unis.
Amnesty International France est révoltée par la décision du comité des grâces prise ce jour de laisser exécuter Troy Davis, ce qu’elle considère comme un affront à la justice. Le Comité des grâces manque à son engagement pris en 2007 de ne confirmer l’exécution que si sa culpabilité ne fait aucun doute.
L’organisation exhorte le comité des grâces à revenir sur sa décision. Amnesty International France appelle Larry Chisolm, procureur du District, à faire tout ce qui est en son pouvoir afin d’empêcher le processus d’exécution mais également les autorités de l'Etat de Géorgie ainsi que les autorités fédérales américaines à demander la commutation de la peine. S’ils n’agissent ni se prononcent, ils endosseront, dès lors sciemment, l’exécution d’un possible innocent.
Amnesty International France reste mobilisée et nous vous proposons à continuer d'agir en direction du procureur du District de l’Etat de Géorgie afin de demander une suspension de l'arrêt d'exécution et de se prononcer lui-même en faveur d'une mesure de grâce. Il n'a pas le pouvoir de bloquer lui-même l'exécution mais sa voix peut porter.
POUR AGIR :
Si vous pouvez, appelez le comité des grâces pour lui demander de revenir sur cette décision au 001 912 652 7308.
Vous pouvez aussi envoyer des courriers au comité des grâces par email : Clemency_Information@pap.state.ga.us et Webmaster@pap.state.ga.us ou par fax 001 404 651 8502.
Signez la pétition sur le site d'Amnesty International USA
Merci de continuer et de nous rejoindre ce soir place de la Concorde !
Happy birthday M. Leonard Cohen
« ... et je récitai le poème de Ron Padgett intitulé ˝Haiku˝ : ˝Ce fut rapide. / La vie, je veux dire.˝ Ce poème m’avait toujours fait rire de bon cœur mais pas un seul des Cygnes n’émit le plus bref gloussement, le moindre rire. Ma mère eut un sourire triste. Abigail hocha la tête. Les yeux de Peg se voilèrent de souvenirs, devinai-je. Après avoir paru au bord des larmes, Regina exprima à haute voix l’espoir que je n’avais pas donné ˝ce poème˝ à mes gamines, à quoi je répondis qu’il leur échapperait totalement car à leur âge, en vérité, la vie est longue. Le temps est une question de pourcentages et de convictions à la fois. Si, à la moitié de votre vie, vous aviez six ou sept ans, l’espace de ces années semblerait plus long que celui de cinquante années pour un centenaire, car dans l’expérience des jeunes, le futur paraît sans fin et qu’ils considèrent normalement les adultes comme appartenant à une autre espèce. Seuls les gens âgés ont accès à la brièveté de la vie ».
Siri Hustvedt
Un été sans les hommes
Actes Sud (2011), pp 116-117.
Happy birthday M. Leonard Cohen.
Ici, les poings enfoncés dans les poches, les épaules relevées pour faire croire qu'il ne fait pas froid, l'air de ne pas se rendre compte que l'été entre peu à peu en hibernation, ici, marchant seul sur ces petits pavés, un soir d'éclairage électrique dans la ville qui bruisse encore ses bruits crissants ou feutrés de ville, longeant sans s'arrêter les terrasses des cafés déjà chauffées, ici, dans ce coin de ville sans touristes, on aime Leonard Cohen. On l'a dit et redit et il suffit de remettre Joan of Arc ou Democracy sur le pick-up pour qu'une nostalgie goguenarde s'empare des secrets de l'âme. On aime Leonard Cohen, comme on aime la pluie sur les pavés ou le corps assoupi d'une femme sous le drap. On l'aime comme on aime prendre un verre quand le contenu du verre peut ouvrir les portes intérieures. Comme le retour d'un film oublié, au noir et blanc piqué de Tri X, fait sourire. Comme si l'été recommançait son pas de danse à pas de loup. Ici, on aime Leonard Cohen et on a envie de lui demander si on peut vieillir avec lui, sereinement, dans la beauté calme d'un jardin de pierre et de lave.
Une chanson, quelques photos pour témoigner une réelle affection pour le poète de Dieu, des femmes, de la guerre et de la paix, de la complexité du monde.
J'ai choisi pour célébrer cet anniversaire un titre de l'album Songs of love and hate, publié il y a 40 ans, quand Leonard Cohen était un jeune homme de 37 ans : Last Year's Man. La traduction française est de Graeme Allwright (sous réserve de deux ou trois adaptations personnelles).
Last Year's Man
The rain falls down on last year's man,
that's a jew's harp on the table,
that's a crayon in his hand.
And the corners of the blueprint are ruined since they rolled
far past the stems of thumbtacks
that still throw shadows on the wood.
And the skylight is like skin for a drum I'll never mend
and all the rain falls down amen
on the works of last year's man.
I met a lady, she was playing with her soldiers in the dark
oh one by one she had to tell them
that her name was Joan of Arc.
I was in that army, yes I stayed a little while;
I want to thank you, Joan of Arc,
for treating me so well.
And though I wear a uniform I was not born to fight;
all these wounded boys you lie beside,
goodnight, my friends, goodnight.
I came upon a wedding that old families had contrived;
Bethlehem the bridegroom,
Babylon the bride.
Great Babylon was naked, oh she stood there trembling for me,
and Bethlehem inflamed us both
like the shy one at some orgy.
And when we fell together all our flesh was like a veil
that I had to draw aside to see
the serpent eat its tail.
Some women wait for Jesus, and some women wait for Cain
so I hang upon my altar
and I hoist my axe again.
And I take the one who finds me back to where it all began
when Jesus was the honeymoon
and Cain was just the man.
And we read from pleasant Bibles that are bound in blood and skin
that the wilderness is gathering
all its children back again.
The rain falls down on last year's man,
an hour has gone by
and he has not moved his hand.
But everything will happen if he only gives the word;
the lovers will rise up
and the mountains touch the ground.
But the skylight is like skin for a drum I'll never mend
and all the rain falls down amen
on the works of last year's man.
Adaptation française de Graeme Allwright :
L'Homme de l'An Passé
La pluie tombe sur l'Homme de l'An Passé,
Il y a une guimbarde sur la table, un crayon dans sa main
Et les coins de sa feuille enroulés vers ses doigts
Les pointes des punaises
Jettent des ombres sur le bois.
Et le ciel est comme la peau d'un tambour que je ne réparerai jamais.
Et toute la pluie tombe sur l'œuvre
De l'Homme de l'An Passé
J'ai rencontré une femme jouant avec ses soldats dans le noir,
Il fallait qu'elle leur dise qu'elle s'appelait Jeanne d'Arc
Je suis resté un moment dans cette grande armée
Je te remercie, Jeanne, de m'avoir si bien traité.
Bien que je porte l'uniforme, je n'étais pas né pour cette vie,
A tes cotés, tous ces hommes blessés,
Bonne Nuit, Amis, Bonne Nuit.
J'ai assisté à un mariage que d'anciennes familles avaient préparé,
Bethleem était l'époux, Babylone la mariée,
Grande Babylone, elle était nue, tremblant pour ma vie
Bethleem nous enflammait comme un timide à une orgie.
Et notre chair était comme une voile
Quand nous sommes tombés tous les deux,
Il fallait l'écarter pour voir le serpent mordre sa queue.
Des femmes attendent Jésus comme d'autres attendent Caïn,
Je reste pendu à mon autel, une hache dans la main.
Et j'emmène celui qui me trouve là ou tout a commencé,
Quand Jésus était la Lune de Miel, et Caïn l'homme tombé.
Et nous lisons dans des Bibles, reliées de peau et de sang,
Que le désert rassemble une dernière fois
Tous ses enfants.
La pluie tombe sur l'Homme de l'An Passé,
Une heure s'est écoulée et sa main n'a pas bougé.
Mais toute chose arrivera, s'Il donne le mot, mes frères
Les amants se relèveront, les montagnes toucheront la Terre.
Et le ciel est comme la peau d'un tambour que je ne réparerai jamais
Et toute la pluie tombe sur l'œuvre
De l'Homme de l'An Passé.
Leonard Cohen est né le 21 septembre 1934 à Montréal (Québec).
Parmi les billets consacrés à LC par Les petits pavés, celui du 17 février 2008, Leonard Cohen (2) : A portrait of the artist as a young man, m'est le plus cher. Il constitue le second volet d'un dossier consacré à LC, dont le premier a, curieusement, disparu.
Sauver Troy Davis !

C'est une histoire simple et terrible. Cet homme est Troy Davis. Il a été condamné à mort pour le meurtre d'un policier blanc en 1989. Je n'ai pas le temps d'expliquer en quoi mais de sérieux doutes entachent sa culpabilité. Malgré tout, le comité des grâces de georgie, Etat de tradition raciste, a décidé de laisser faire. Le gouverneur de l'Etat n'a pas de droit de grâce. Seul le comité peut revenir sur sa décision, faute de quoi, Troy Davis sera mis à mort demain, 21 septembre, à 19h00.
Amnesty International qui s'est mobilisé depuis de nombreux mois contre l'acte de barbarie qui se prépare redfuse de baisser les bras. Une dernière pétition est en ligne sur le site d'AI USA. Pour la signer, cliquer sur le logo d'Amnesty.
Signer ne changera rien pour vous. Mais trente ans presque jour pour jour contre l'Abolition de la peine de mort en France, s'opposer à une telle saloperie est aussi un acte pédagogique devant tous ceux qui croient encore aux valeurs de la démocratie.
CLIQUER LE LOGO D'AMNESTY
POUR MANIFESTER QUE VOUS REFUSEZ LA BARBARIE.
POUR EN SAVOIR PLUS (mais signez avant, svp, ça urge vraiment) :
Lire le communiqué d'Amnesty France.
En vogue, en musique, en guerre : In Paris, la plus belle ville du monde
Quelques sensations, émotions, envies, pour clore une semaine plutôt agréable et en commencer une autre. Histoire de parler de tout et de rien, de musique, de cinéma, de théâtre ou de danse, de genres qui se confondent et s'expriment dans la musicalité.
Il y a peu, Brad Mehldau ouvrait, à la Cité de la Musique, le Festival Jazz à la Villette. C'était un concert en solo et, certes, le Festival a aujourd'hui fermé ses portes, mais le musicien est toujours sur les routes et j'ai envie de vous en dire deux mots, amicaux et admiratifs.
Malgré ce qui a pu être dit ici ou là, ce toujours grand jeune homme au romantisme d'éternel étudiant aux Beaux Arts montre une virtuosité rare, mais jamais pesante, jamais écrasante pour le public. Le label "surdoué" qui colle au personnage Mehldau n'alourdit sa musique d'aucune forme d'élitisme agaçant. Son truc, c'est la simplicité (une facilité apparente à nous chavirer, résultat, on l'imagine, d'un travail de forçat, enchaîné des milliers d'heures à son clavier) et un jeu tout en nuances harmonieuses, respectant la joliesse de certaines mélodies sans jamais verser dans le décoratif. BM joue simple, ne refusant aucune sentimentalité, acceptant d'enrouler ses notes dans la complexité sans payer son tribut à la complication. Il joue juste, tout simplement, à égale distance du coeur et de l'oreille.
En reconnaissant l'attrait de cette simplicité, je ne mets en rien en cause la musique savante, expérimentale ou classique, que j'adore par ailleurs. On reconnait d'ailleurs chez Mehldau des influences multiples dont il est également l'interprête reconnaissant, de Debussy à Art Tatum. Mais ces influences, intégrées à sa culture musicale, sont au service d'un style unique, savant et sensible, comme d'un Keith Jarrett modeste, qui respecterait autant son public que lui-même.
Le concert déroule un répertoire sans concession aux modes, sans facilité (les standards ne viennent qu'en toute fin, comme pour remercier les auditeurs) très adapté à la formule solo. Un trait tout à fait caractéristique : seul, il ne se croit pas obligé d'en faire des tonnes (contrairement à, par exemple, des types aussi considérables que Michel Petrucciani ou Michel Portal qui, pour de bonnes ou mauvaises raisons, ont pu se croire obligés, en solo, de faire vrombir la machine à sensations pour combler l'espace) ; il joue, il fait le job, même si ses capacités de claviériste peuvent donner parfois l'impression qu'il joue plusieurs pianos à la fois. Et plonger dans sa musique c'est nager en pleine harmonie, là où le jazz vogue de conserve avec la musique classique.
Voici pour illustrer, un peu loin de ce concert inoubliable, une version de River Man, dans une vidéo très moyenne, mais il est difficile de trouver mieux sur le net (ou donnez-moi les adresses, merci).
Brad Mehldau - River Man par mark-krisky
Le concert se termine par quatre ou cinq rappels, ce qui ne signe pas un manque de générosité. Là, s'imposent les standards, tant du jazz que de la pop musique. Le souvenir, le temps d'un God only knows déstructuré, que Brian Wilson a montré en son temps un vrai talent de musicien. Black bird, dont la délicate mélodie (Lennon- Mac Cartney oblige) est peu malmenée et la douce harmonie simplement restituée. It's all right with me, qui donne envie de rester encore un peu. Mais quand la lumière se rallume, on se rend compte qu'on a passé deux belles heures avec cet ami. Oui, Brad Mehldau, outre un musicien exceptionnel d'intelligence et de sensibilité, ferait un ami plus qu'acceptable. Sa gentillesse, qui perce peu à peu sous la réserve timide, est au final la signature d'un très grand artiste. De ceux qui ne se prennent pas pour, car ils sont.
Le site de Brad Mehldau (avec ses dates, de Nantes à San Francisco)
Toujours en musique, cette vignette ci-contre (compte-tenu des orientations philosophico-spirituelles de l'immortel interprète de Kili Watch et Itsy bitsy petit bikini, je l'ai positionné à droite), c'est la pochette de mon premier disque de rock. A l'époque, du moins, j'imaginais que c'était du rock, je n'avais encore jamais entendu Chuck Berry ou Florent Marchet, j'étais vierge en quelque sorte.
Mes parents avaient accepté d'emboiter un jeu musical dans le jeu de petits chevaux qui nous tenait tranquilles, parfois le soir, loin des orages. J'étais préposé aux disques et tous les trois 45 tours (pour les 33, il y en avait, mais pas beaucoup, et ils étaient trop longs pour le jeu, bref, surtout, moi je n'en avais pas), entre les chansons d'Edith Piaf ou d'Yves Montand pour ma mère et d'André Verchuren ou Aimable pour mon père, je mettais un disque de rock. Enfin, mon disque de Johnny.
C'était en 1960 et, pour les photos (pour avoir des photos de mon idole), j'achetais ce qu'on appelait des Petits formats, des partitions comme on en voit dans Sous les toits de Paris de René Clair, quand Albert Préjean, chanteur de rue, entonne la chanson-titre tout en surveillant du coin de l'oeil un pickpocket qui trousse sa clientèle. La presse de l'époque faisait le blocus autour des premiers chanteurs rocks (ou supposés tels) et pour coller les photos de Johnny dans mon cahier, celui avec Marilyn (la célèbre photo de calendrier, un peu leste), mes acteurs de cinéma et les autres images qui me facilitaient l'adolescence, il me fallait passer par ce subterfuge.
Quelques semaines après, ma mère m'offrait mon deuxième disque de rock, ce lui des Chaussettes Noires, avec Danièla et Eddie sois bon. Les Chaussettes étaient chez Barclay, chaque maison de disques avait son poulin, en ces premières années du rock bleu blanc rouge (ou son bourrin ?), Les Chats Sauvages miaulaient chez Pathé Marconi, Richard Anthony somnolait chez Columbia, Claude François électrisait Philips (c'est vrai, on s'éloigne du rock ; mais Itsy Bitsy, qu'Hallyday et Anthony entonnaient avec Dalida, était-ce du rock ou autre chose ? Mais c'est une autre histoire...). Je doublais mes chances d'écouter de la bonne musique pendant la course vaguement engourdissante des petits chevaux. Je ne savais pas que mes parents trichaient : ils faisaient disques communs, écoutant en fait les mêmes chansons. J'ignore pourquoi, Edith Piaf et Montand m'ont toujours semblé à l'image de ma mère, alors que mon père est associé à l'accordéon.
Johnny enregistrait chez Vogue, un label moderniste, qui allait accueillir Jacques Dutronc et Françoise Hardy (se sont-ils rencontrés en studio, les bougres ?), mais s'était révélé au public grâce au jazz. C'est sur le label Vogue que le fameux concert de Dizzy Gillespie à Pleyel, qui a initié en 1948 une europe incrédule à l'énergie du bebop, déstabilisante pour le jazz établi (les spectateurs de Chico et Rita s'en souviendront) a été enregistré et est parvenu jusqu'à nous.
Dans les années 60, Vogue a sorti en France les disques de groupes individualités comme les Kinks ou Donovan... Puis, il faut l'avouer, plus grand chose d'avouable, le label existant dans les mémoires essentiellement grâce à son catalogue de jazz.
La BNF François Mitterrand consacre, du 18 septembre au 13 novembre, une exposition aux Disques Vogue, intitulée fièrement "Vogue, l'Aventure d'une maison de disques (Voir ICI un dossier iconographique sur le site de la BNF). C'est en écoutant Pierre Bouteiller ce matin dans la salle de bains (oui, j'étais en retard) que j'ai appris cette bonne nouvelle.
Vogue, au fait, rien à voir avec le magazine de même nom.
Toujours plus musical, le cinéma.
Lors de la rencopntre organisée le 3 septembre par la FNAC avec Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm, j'aurais voulu poser cette question : "Votre cinéma est de plus en plus musical. Après votre collaboration avec Benjamin Biolay pour les chansons de La Reine des pommes, La guerre est déclarée est un film dont la BO est autant un élément de dramaturgie spécifique qu'un lien entre les lieux, les époques et les personnages. Vous préparez un film entièrement dansé. Alors que votre film est distribué en même temps que le très beau Les bien aimés de Christophe Honoré, pensez-vous qu'il y a en France un espace pour un cinéma musical, une sorte de deuxième chance, d'après Jacques Demy ?".
Voici, réalisé pour la FNAC, un digest de cette rencontre, centré sur sa première partie. Le montage ne rend pas compte de la touche décontractée de l'événement, due en grande partie à l'humour foldingue et volontiers persifleur de Jérémie.
La guerre est déclarée, dont je me fais l'attaché de presse affectueux depuis des mois, poursuit une carrière qui dépasse mes espérances. Plus de 400.000 entrées en deux semaines (25.000 en tout pour La Reine des pommes), une baisse de fréquentation négligeable en deuxième semaine et une nomination pour représenter la France aux Oscars (mais la France le mérite-t-elle, qui s'apprête à faire un triomphe à la double guerre des boutonneux - en privilégiant celle de Baratier, sans aucun doute, qui semble sentir si bon le terroir, le crottin et la bouse) avant un triomphe annoncé aux Césars. Une nouvelle preuve de la qualité du public français (disons un certain public) qui se déplace dès lors qu'on lui propose un produit-film de qualité.
Le prochain Donzelli-Elkaïm, film entièrement dansé, nous dit-on et largement tourné à l'Opéra Garnier, est titré Main dans la main. Joli programme, non ?
La danse, l'Opéra m'amènent à ma grande émotion du weekend en forme de privilège. Samedi, à Chaillot, Mikhaïl Baryshnikov montait sur la scène de la salle Jean Vilar pour la dernière fois de la saison pour In Paris, inspiré de l'écrivain russe Yvan Bounine, dans une mise en scène du très avant-gardiste Dmitry Krymov. J'aurais dû assister à la première, mais c'est une autre histoire.
Je n'avais jamais vu danser Baryshnikov et dans In Paris, il danse peu. Encore que, dans le décor dépouillé, en quasi noir et blanc voulu par le metteur en scène, souvent habillé par le texte, projeté en vidéo plein cadre, des dialogues (il y en a peu, parfois en français, parfois en russe) ou de la nouvelle ici adaptée, ou de la pensée des personnages, Baryshnikov manifeste une telle présence physique qu'il semble constamment au bord de la danse. Son jeu est une sorte de non-dit chorégraphique, de non-avoué. Qu'il se tienne, ancien général de l'armée blanche, face à ses troupes défaites, qu'il entre dans un restaurant-épicerie russe, qu'il se rase et s'habille ou qu'il donne le bras à une jeune compatriote, son corps semble comme contraint par le costume du comédien et disponible pour s'élancer dans l'espace. Sa stature (je sais, il n'est pas très grand) impressionne par une éminence naturelle, une autorité sans doute fondée par un sens construit de l'équilibre.
Quand, dans les dernières minutes, il esquisse quelques pas de danse, on a envie de remercier, de saluer l'artiste, celui qu'on a eu la chance de côtoyer dans un rôle nouveau, celui qu'on a raté quand il caressait les étoiles.
Un dernier mot pour souligner l'humour du personnage, son élégance courtoise, le raffinement qu'il a consenti, un soir encore, à partager.
Bonne semaine, bonne rentrée à ceux qui rentrent, bon anniversaire à celles et ceux qui célèbrent un anniversaire, bons films aux heureux qui vont découvrir le cinéma de Bertrand Bonello, mercredi, ou un nouveau Skolimowsky comme Le départ, avec un Léaud en 5ème vitesse, sinon Bon appétit, Bonne nuit les petits (et Adieu à Claude Laydu), bon courage aux travailleurs, bonne chance aux gratteurs, bonne lecture, bons baisers de Lucy, in the sky with diamonds.
































