"Quand vous atteignez un certain âge, vous êtes juste content d'être encore là".
Clint Eastwood, à propos de Trouble With The Curve (Une nouvelle chance), cité par le Huffington Post dans un article que j'ai beaucoup aimé.

photo-Une-Nouvelle-chance-Trouble-with-the-Curve-2012-7En dehors du Huffington, la presse qui réfléchit n'est guère tendre avec le dernier Eastwood, et après le mythique ratage de sa participation à la campagne Romney, répugne à lui offrir une dernière chance. "Un mélo sinistre" pour Les inrocks (même si le sage Kaganski tempère le réquisitoire "sans nuance" du jeune Romain Blondeau) ; rien, pour Libé, qui ne traite pas du film sinon, au même titre que l'impossible The impossible, parmi les "autres films" ; Télérama n'est pas au mieux de sa tendresse : "A 82 ans, il semble l'ombre de lui-même, son esprit de vieux réac se rabougrit" (Jérémie Couston). "Réac", le mot est lancé et on se le repasse comme une balle (de baseball ?). C'est la première critique. La deuxième (et il y en a d'autres, mais on s'en tiendra là) : on a l'impression que tout le monde en veut à Clint d'être revenu à son métier d'acteur, après son chant du cygne Gran Torino et sa décision de s'en tenir à un seul métier, la réalisation. Ce à quoi il répond : "Mais j'avais aussi dit, il y a quelques années, que je ne jouerais plus, et j'ai changé d'avis. Souvent, on ne fait que mentir" (cité par le Huffington).
Alors, réac, Eastwood ? Ce qui est gênant est que sa prestation clownesque devant une chaise vide (pendant laquelle il invente 23 millions de chomeurs aux Etats-Unis...) ne permet plus d'éluder la question. Donc, Eastwood est réac, oui, et ses films le prouvent, mais il me semble en fait beaucoup plus conservateur encore que réac. Un conservateur paradoxal.
Si on interroge la déjà longue carrière d'Eastwood, on se rend compte que les thèmes conservateurs sont là en permanence. Passons sur Dirty Harry pour ce qu'il trimballe de caricature dans l'inconscient collectif (vous vous souvenez qu'en France, Clint était considéré comme un facho, pour son interprétation d'un personnage de fiction ?), les héros d'Eastwood semblent avoir pour mission, dans la grande tradition westernienne (tradition conservatrice, s'il en est) de remettre les choses en ordre. Ce n'est pas forcément le cas dans TOUS ses films, mais c'est manifestement ce qui reste en lui, souvent, du héros de western : celui qui arrive dans une situation de chaos (de désordre), qui, par son action, va permettre à la situation de redevenir normale. C'est le cas, par exemple, de L'homme des hautes plaines, qui agit pour des motifs altruistes (je plaisante) ou de Josey Wales, hors la loi, qui fait la même chose pour des raisons on ne peut plus personnelles. Dans les deux cas, le héros utilise les moyens du Mal pour faire disparaître le Mal, les salauds, afin que la petite communauté puisse reprendre sa petite vie. Il en est de même de Mystic river : il faut que quelqu'un paie pour que le désordre cesse. Et d'une certaine manière des Routes de Madison : les amants doivent se séparer et accepter une longue vie de merde pour que l'ordre (forcément familial) puisse régner. On y reviendra.

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Eastwood apparaît non seulement comme un homme d'ordre (archétype du conservateur comme John Wayne ou Gary Cooper ont pu l'être), mais comme un individualiste militant. Au chapitre de l'individualisme, on peut inscrire presque tous les films de Clint Eastwood et c'est, finalement, très américain/hollywoodien. S'ajoute à cette posture une appréhension obsessionnelle de tout ce qui peut représenter, de près ou de loin, le pouvoir d'État,  la coercition indifférenciée d'une pensée autre, en action collectiv(ist)e dont le but et la raison d'être ne peut être que de broyer ou manipuler l'individu, pour renforcer le pouvoir du collectif. Des films comme Un monde parfait, Les pleins pouvoirs, Présumé coupable ne parlent que de ça (et Mémoires de nos pères et J. Edgar...). L'échange poursuit cette logique jusqu'à son point d'absurdité.
Dans sa revendication du seul contre tous, Eastwood n'est pas loin des Pères Fondateurs et relève d'une culture dominante aux États-Unis (dont le film de gauche Le train sifflera trois fois, interprèté par l'acteur de droite Gary Cooper est un magnifique exemple). Clint va plus loin.

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Il refuse le pouvoir d'État, certes, il refuse aussi les corps constitués qui intermédient les rapports entre l'État et les citoyens libres, mais il rejette dans les flammes de l'Enfer une  des institutions consubstantielle au conservatisme le plus quotidien : la sacro-sainte famille. Et c'est à ce point de rupture avec la culture dominante que le conservatisme de Clint Eastwood est paradoxal.
Le héros eastwoodien type est un homme solitaire, responsable de lui-même et qui n'a besoin de personne pour se débrouiller dans un monde dépersonnalisé dont l'État central constitue le principe d'aliénation. Tout au plus (il ne s'en prive pas), il choisira, hors de sa famille, un(e) jeune en perte de repères pour lui transmettre les armes dont il dispose pour survivre. C'est Gran Torino, c'est Million dollars baby et c'est presque tous les films depuis le touchant Honkytonk man. Quand (mais c'est rare) le héros a une famille, Clint la détruit au début du film pour laisser les mains libres à Josey Wales ; ou il enterre son épouse (Gran Torino) ou fréquente sa tombe pour lui chanter You are my sunshine (Une nouvelle chance), le sunshine brillant d'autant mieux qu'il est couché sous la terre. Quand il rencontre une femme, ça ne marche pas (Les routes de Madison, Un frisson dans la nuit et, pour le côté farce, Les proies). En lutte à mort contre 'État, dynamitant les corps intermédiaires et en rupture avec la famille, Clint Eastwood apparaît comme un conservateur du genre libertaire (anarchiste de droite ?), méfiant à l'égard de toute nouveauté imposée et en lien spirituel direct avec les pères fondateurs, les républicains des origines, fondateurs d'une Amérique libre, individualiste et armée, qui peut donc se montrer émancipatrice (abolitionniste). 

Juste quelques mots du film, produit par Malpaso, non signé Eastwood, mais Robert Lorenz, producteur et donc employé d'Eastwood, le vrai et seul patron de Malpaso (un patron à l'ancienne, bien sûr) qui a fait embaucher ses équipiers habituels : le génial Tom Stern en chef opérateur, le monteur Joel Cox, qui veillent à l'orthodoxie eastwoodienne. Un tout dernier mot pour dire à quel point le titre français est ridicule (et ferait fuir un fan de bonne foi) : Une dernière chance, non mais on nous prend pour qui. Le titre d'origine, Trouble with the curve dit tout des enjeux, des rapports entre les personnages, entre les bons et les méchants, entre les anciens et les utilisateurs d'ordinateurs. Mais il faut voir le film pour comprendre.

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A lire, toujours dans le Huffington, un article très intéressant sur Eastwood, "Le libertarien".

En fait, on peut être conservateur et progressiste, aux USA. N'est-ce pas le cas de Jim Harrison, le démocrate des bois, pour qui tout était mieux avant (et surtout avant les téléphones portables et les ordinateurs, autant de prisons mentales qu'on s'impose, d'écrans qui nous tiennent à distance du réel) dans Une odyssée américaine, 2009 et dont la nostalgie d'une Amérique des origines (entre l'Amérique indienne et celle de Thoreau/Emerson) irrigue tout l'oeuvre. Et en France, parlons de Jacques Tati, son amusement, au début, devant la nouveauté (Jour de fête et la tournée du facteur "à l'américaine" (justement ! L'Amérique comme corridor de la modernité), Mon oncle et sa Villa Arpel) qui tournera à la phobie (la ville absurde et mortifère de Playtime).

En fait, c'est en écoutant Léo Ferré, ce vendredi matin dans les transports, que m'est venue l'envie d'écrire ce billet et de venir à la rescousse de ce pauvre réac de Clint en lui chantant disant : Non Clint, t'es pas tout seul. On est tous guettés par la tentation conservatrice, par des peurs ou, ce qui revient peut-être au même, une certaine arrogance, fruit pourri de nos certitudes. Et à cet égard, la découverte du conservatisme de Léo dans ce qui reste  par ailleurs un très beau titre ("Poètes, vos papiers !") m'a ouvert les yeux : Léo Ferré, qui au début des années soixante-dix, sur les brisées de Mai 68, était une figure du gauchisme libertaire, de l'émancipation des moeurs et de l'élargissement social, aux propos extrêmement tranchés, voire violents ("Comme une fille/La rue se déshabille/Les pavés s'entassent/Et les flics qui passent/Les prennent sur la gueule..."), était capable d'une certaine étroitesse d'esprit, d'un genre de petitesse cérébrale qui lui faisait proférer des vieilleries rancies comme un académicien atrabilaire. Comme ce qui est dit ici de la création poétique et littéraire, de "ces cons dits modernes", grâce auxquels "il y a partouze à l'hémistiche, mes amis", "Et que m'importe, alors, Jean Genet, que tu bandes"...

Je vous propose de (re)découvrir dans cette vidéo très belle conservée par l'INA les errances contadictoires d'un Léo Ferré capable d'appuyer son chant désespéré (car, il est vrai, le plus beau) sur de bonnes vieilles réactions de bon gros bon sens parfaitement réac. En même temps, c'est fort, c'est beau, et Léo, pas rasé, en jeans, l'autorité pleine et entière de sa voix anti-autoritaire, chantant manifestement dans un cirque, n'est-ce pas magnifique ?


 


Rien à voir,
mais à voir
(ou écouter).

Le 8 février 1980, trois mois avant le suicide de Ian Curtis, Joy Division donnait l'un de ses derniers concerts à l'université de London Union. En voici la bande-son (le format vidéo est trompeur), piquée au site des inrocks.

Amis conservateurs, à mercredi.