Parallèlement à une très belle rétrospective Douglas Sirk, la Filmothèque du Quartier Latin propose de reparcourir en 18 films l'oeuvre désormais close de Jean-Luc Godard. Presque tous les longs métrages précédant 1968, qui forment une sorte d'âge d'or dans la geste godardienne, sont visibles, en particulier Bande à part.
Ce film, qui n'a pas bénéficié, contrairement à la plupart de ses camarades films de l'époque, d'une nouvelle sortie nationale (même modeste...) est difficile à voir. Inaccessible en DVD, sinon embarqué dans un coffret prestigieux mais hors de prix, il n'était à (re)découvrir qu'à l'occasion de festivals, comme celui d'Angers en 2012 (De Godard à JLG, voir le site Premiers plans 2012).
C'est donc en se faisant Bande à part que nous avons choisi, ce soir là, de renouer avec Godard.

Bande à partCe fut, comme toujours, un bonheur, même si la séduction du film n'est pas immédiate, même si le bien-être ressenti dans et avec le film se mérite. Difficile, en effet, de jouer le jeu de l'identification avec un Franz-Sami Frey à semi-contre-courant, beau comme un accord mineur mais prêt à se conduire comme une brêle, par cupidité ou désoeuvrement, on ne sait pas, par désinvolture certainement ; un Arthur-Claude Brasseur massif dans sa tête, brutal par intérêt et mépris des autres, mais dont le regard laisse fuir par vagues une étrange mélancolie, comme la recherche d'un ailleurs, une pointe de vacuité plantée dans son matérialisme de dur de cinéma ; enfin, une Odile-Anna Karina, toute en conventions et en règles apprises, inviolables sauf à perdre tout équilibre intérieur, mais dont la fragilité émeut et la capacité d'épouser la marge, faire bande à part, étonne.
Ce film tout en complexités, filmé dans un gris de novembre, semble un pont entre le riche et structuré Mépris, tourné l'année précédente grâce à une financement international et avec une distribution luxueuse (Bardot, Piccoli, Jack Palance, Fritz Lang...) et l'aventureux et romantique Pierrot le fou qui imposera un an plus tard une Karina-Marianne indocile, dangereuse jusque dans sa poésie d'amoureuse, entraînant Belmondo-Ferdinand-Pierrot le rêveur vers une perte irraisonnée des sens et de soi.

Bande-a-part 1Bande à part est plus modeste et certains auront peut-être perçu dans le trio qui évoque irrésistiblement Les pieds nickelés -- tendance Forton plutôt que Pellos -- (comme peut l'évoquer le trio Marianne-Ferdinand-Pierrot ?), l'écho terminal des soldats ras-du-front des Carabiniers ?
Et un des plaisirs nostalgiques du film, comme, il est vrai, d'à peu près tous les films de la Nouvelle vague, mais c'est d'autant plus vrai ici, est de nous montrer Paris notre Ville Majuscule, prise dans une anfractuosité du temps. Cette fois, c'est la Bastille, le Faubourg Saint-Antoine, "comme si vous étiez à la mi-temps des années soixante" et on aimerait bien y être. Alors, en se promenant aujourd'hui dans le quartier, on efface d'un regard les friperies à la mode, les boutiques à gadgets hors de prix et on recherche une enseigne, une plaque, un graffiti, un cours d'anglais à l'étage, un passage entre hier et maintenant.
J'avais envie d'offrir aux lecteurs de ce blog un moment privilégié de ce film réputé âpre et distancié (il l'est en effet, mais ce n'est qu'un aspect), mais aussi beau, tendre, poétique et plutôt humaniste, sous l'évidente réserve à l'égard de l'humanité. Pour preuve, la séquence qui suit que je conseille à tous ceux qui voient encore en Godard un intellectuel abstrait, ésotérique et pour tout dire sibyllin.
Franz a conservé la voiture et le couple Arthur-Odile rentre en métro. Les jeunes gens observent les voyageurs et interrogent le mystère de leurs visages. Odile se rappelle une chanson, elle chante. Elle chante ou dit le texte d'Aragon, mis en musique par Jean Ferrat, J'entends j'entends. Le visage d'Anna Karina. Les gens du métro, les gens de la rue, la ville. Ceux qui dorment à deux, celui qui dort seul, ce drôle sentiment du tragique, en toute vie. Karina chante. Godard-Coutard filme. C'est comme au cinéma, c'est beau.
(c'est beau, même si je n'ai pas retrouvé la séquence sur internet et l'ai recomposée à partir d'une version du film téléchargée anciennement et n'ayant pas les qualités de celle projetée à La Filmothèque).

Le site de La Filmothèque.


Rien à voir,
mais à voir.

MouvementsVendredi soir, Biréli Lagrène était en concert au Trianon, à Paris, dans une formation très électrique entre swing et rock (jazz-rock, si ça peut encore se dire). Le prétexte de cette soirée en fusion est la sortie d'un disque, Mouvements, qui ne demande qu'à vivre et à faire vivre la musique.
En cherchant des vidéos de Biréli, je tombe sur cet enregistrement du Festival Django Reinhardt de Samois-sur-Seine, cet été, avec les mêmes musiciens et le même type de répertoire, peut-être un peu plus sage qu'au Trianon. Je publie la vidéo (plus d'une heure de concert) à l'attention des fans, notamment de ceux qui auraient perdu Biréli dans une boucle de guitare manouche, coincé dans le temps. L'univers du musicien n'est pas limité, il vit en liberté dans les espaces sans fin de la musique. Prêtez l'âme et l'oreille.

Personnel :
BIRÉLI LAGRÈNE : GUITARE
FRANCK WOLF : SAXOPHONES
JEAN-YVES JUNG : ORGUE HAMMOND B3
JEAN-MARC ROBIN : BATTERIE

Bonne semaine. Je repasserai d'ici vendredi vous parler du pays d'où je viens.