Ben_Gazzara_2La mort de Ben Gazzara, dont les chaînes de télé qui ne passaient pas ses films ne vont pas se remettre pendant au moins 15 secondes, sur le thème « disparition du dernier « Husbands » (Husbands étant le titre d’un très beau film, très nostalgique, de John Cassavetes dans lequel trois amis assistent aux obsèques d’un quatrième avant de partir dans une bordée alcoolisée et poétique au bout de laquelle on ne trouve que la solitude. Une sorte de Very bad trip du riche avec Ben Gazzara, John Cassavetes et Peter Falk, disparu il y a quelques mois).
Larmes de croco à bas prix en cette période de soldes du genre « Des trois hommes accoudés au bar, il n'en restait qu'un » (Le Monde).

La disparition de Ben Gazzara en troisième homme m’évoque tout une humanité coutumière dont la photo commence à trembler, comme si les camarades qui y figurent encore s'étaient peu à peu trop éloignés de l’objectif. Et quelque chose de trouble, d'angoissant s'insinue en moi : l'idée sombre de la fin possible de quelque chose d'infiniment précieux.
Opening_nightGazzara avait 81 ans. Aujourd’hui, Google nous le rappelle opportunément par un visuel, François Truffaut aurait eu 80 ans (Arte présente à partir de ce soir un cycle de 6 films de Truffaut, à raison d’un par semaine). John Cassavetes, pour sa part est né la même année que Gazzara, quelques mois avant Clint Eastwood, quelques mois après Jacques Rivette, un peu après Rohmer. En 1930, l’année de naissance de Gazzara, débarquaient de ce côté de l’Histoire Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Jean-Louis Trintignant et, autour de 1930, Jacques Demy, Agnès Varda, Alain Cavalier et Stanley Kubrick, Louis Malle et Andréi Tarkovski, Jeanne Moreau, Delphine Seyrig et Jean-Paul Belmondo, Carlos Saura, Richard Lester et Tony Richardson, Milos Forman et Roman Polanski.
Cette génération de cinéastes ou d’acteurs nés de la guerre, c’est à dire qui ont vu leurs premiers films pendant la seconde guerre mondiale et se sont passionnés pour le cinéma dans l’immédiat après-guerre est en train, soit de disparaître, soit de s'abimer dans une ingrate retraite. Est-ce important ? Oui, il me semble que c'est important et pour plusieurs raisons.
En premier lieu, cette génération a été façonnée par le cinéma comme aucune autre avant ou après. Ces gens de cinéma ont été imprégnés de valeurs cinématographiques et ont eu accès avant d’épouser la profession La_Peau_Doucej aux images qui portent les valeurs fondamentales de la seconde moitié du vingtième siècle : celles de l'actualité, de la modernité de l’Horreur absolue, celles des Camps et celles, filmées par des cinéastes américains « embarqués »(Georges Stevens, Samuel Fuller…), de la libération des camps. Ensuite, ils ont atteint la maturité en même temps que le cinéma parlant et ont pu, selon les cas, apprendre à regarder à l’école de Rossellini, de Hitchcock, Ford, Hawks ou de Renoir, Becker, Bergman.
Enfin, nourris de cinéma et de ses valeurs (différentes, il est vrai, d’un continent à l’autre, mais d’une différence créatrice de richesse, non de celles qui provoquent les schismes), ils ont entrepris de le changer. On pense bien sûr à la Nouvelle Vague française qui porte le cinéma au coeur de la vie, mais aussi aux nouveaux cinémas européens, anglais, polonais, espagnol, allemand, et américain.
Le cinéma va continuer, certes, sa mort annoncée n’a pas empêché son constant renouvellement, grâce à l’émergence de nouvelles façons de voir, de  montrer, l'apparition sur le marché de nouveaux pays (cette continuité dans la régénération n'est jamais redevable à l'apparition de nouvelles techniques,  même si le numérique, en raison de sa légèreté logistique et des faibles investissements financiers qu'il nécessite, a permis le développement d’un nouvel underground d’ordre politique, en Iran, en Chine et ailleurs, là où le cinéma n’est pas le bienvenu). Mais l’idée même de la disparition de Godard, Eastwood, puis, plus près de nous, de W. Allen, Scorcese, Garrel, est en soi effrayante. Que dire alors de l’effacement progressif de la génération nourrie par ce cinéma de la maturité, histoire d’une privation annoncée, d’une perte de substance, d’un nouveau chaînon manquant.

Et toutes ces femmes, tous ces hommes étaient de jeunes gens !

Merci Wikipédia pour m’avoir permis de vérifier quelques dates. Je sais à quel point ce billet, écrit le 6 février, est approximatif, (hasardeux ?) mais je le publie à tout hasard. Peut-être pensez-vous différemment, peut-être me fais-je un monde d’un événement terriblement banal. Mais cette coïncidence de dates me trouble.

(Photos : Ben Gazzara, respectivement avec John Cassavetes, puis avec Gena Rowlands, tournage de Opening night, François Truffaut et Françoise Dorléac, tournage de La peau douce)