Ce matin, en sortant du métro à la station Varenne, en gravissant les marches de l'escalier vers le Bd des Invalides, j'avais l'impression de marcher vers le ciel, comme si le ciel était un décor, le plafond peint de cette vie, qu'on replie peut-être ou qu'on repeint quand la vie diparait, que tout disparait, que rien n'existe, que rien n'a jamais existé pour personne, pas le moindre brin d'herbe, pas la moindre mauvaise note à l'école, rien, jamais, jamais n'avoir été la mauvaise personne au mauvais moment au mauvais endroit.

Je pensais aux yeux morts de Troy Anthony Davis qui, hier, à la même heure, alors que je grimpais déjà vers le ciel, regardait peut-être le bleu ou le gris de son ciel à lui. Je pensais qu'il avait, à un moment de cette journée où plus rien ne pourrait l'aider, même l'aider à exister, il avait vu le ciel pour une dernière fois et je me demandais sans curiosité mais avec une sorte d'avidité de connaissance triste s'il savait, s'il se rendait compte, s'il s'était fait à l'idée qu'il le voyait pour la dernière fois, s'il avait la préscience de ses yeux morts, vides au milieu de rien, là où rien n'a jamais eu lieu, où aucun crime n'a jamais été commis, où la notion de crime n'a pas été inventée et ne le sera jamais, où le passé et l'avenir n'ont pas plus de sens que le mot fin.

Je marchais dans la rue de Varenne, dans ce soleil tiède de fin d'été, conscient d'être vivant et un peu honteux, peut-être, de l'être encore, que ce monde de miel, d'eau, de feu et de sanies soit encore présent à mon esprit, que je sois encore présent à quelque chose. Je pensais que cet homme, mon semblable, mon frère blème de peur sans doute devant des logiques judiciaires enroulées sur elles-mêmes comme autant de nids de serpents, avait été vivant, que ses poumons s'emplissaient d'air, puis expulsaient l'air, pratiquait-il, comme mon père asthmatique, la respiration ventrale afin d'améliorer sa ventilation et l'assurance de sa posture d'homme parvenu au bout de l'évolution, face à l'humanité solidaire et miséricordieuse ?

N'en faisons pas trop, lui est parti, nous restons ici un temps, cela arrive. Le fait que sa mort ait été souhaitée, attendue, préparée, organisée, que le matériel ayant servi à sa mise à mort, des sangles qui lui déniaient le nom d'homme à l'électronique qui a permis l'injection dans les meilleurs conditions d'hygiène, a été testé, a répondu par sa fiabilité de la qualité de la prestation, toutes ces contingences, le rapide décompte des années manquantes à l'intégrité de son existence, l'interminable décompte des secondes, tout celà, toutes ces contingences, un simple souffle sur l'océan des rugissements sauvages de l'organisme planétaire qui un instant nous exhale, un instant vomit nos restes, rien, un dernier souffle, rien vraiment.

Et ma haine de la haine universelle qui t'engloutit aujourd'hui, toi mon frère en jouissance, mon frère en douleur, qui m'engloutira demain, avec tous les conscients, tous les indifférents, qui engloutira tout puisque nous ne sommes rien contre le dérèglement administratif d'une poignée de technocrates assassins dont l'inconscient pue la tripe du Moyen âge, dont la conscience s'agite dans un cerveau reptilien peuplé de peurs ancestrales nourrissant des savoirs putrescents, dont la morale est celle de la catéchèse. Ma haine est impuissante à dire le crime. Je ne puis que balbutier, frappé d'atonie devant l'immense, l'infinie crétinerie de certains hommes pour qui la mort est un argument définitif, la justification et non le débouché de toute vie, pour qui la mort d'un autre est séduisante.

Je pense à toi, Troy Anthony, à ta solitude extrême, à ton insondable mélancolie aux heures dernières, ces quatre heures de vie qui t'ont été accordées en plus, le temps que tes tueurs aux mains blanches se décident enfin à te propulser dans le néant, ce temps dont toi seul sais la détresse et dont il ne reste rien, qu'un peu de nicotine aux doigts nerveux des témoins et des amis, un peu d'insomnie aux nuits peut-être gâchées de tes tourmenteurs.


Le mercredi 5 octobre 2011 à 18 h 30, dans le Grand auditorium de la Bibliothèque nationale de France, Robert Badinter, sénateur, ancien garde des sceaux qui a eu l'honneur il y a trente ans de faire voter l’abolition de la peine de mort en France, donnera une conférence intitulée : « Vers l’abolition universelle de la peine de mort ».

A cette adresse (site d'Ensemble contre la peine de mort), le programme des autres événements qui célébreront l'anniversaire de ce petit pas consenti tardivement par la France vers un e humanité un peu plus supportable.

Georgia on my mind a été choisie comme le titre emblématique accompagnant désormais le combat continu des abolitionnistes et notamment des amis de Davis. Je vous propose, plutôt qu'une des versions de Ray Charles qui traîne dans toutes les oreilles celle, plus ancienne, de Billie Holiday, l'auteure de Strange Fruit. Pour la première fois, le titre se lance tout seul, sans que vous l'ayez décidé, au moins pendant quelques jours, en souvenir de Troy.