Je continue ma petite promenade du soir avec les chanteurs d'expression française qui me font quelque chose. Ce soir, BB, comme Bardot, comme BlackBerrey, comme Benjamin Biolay. Dire que BB me fait quelque chose est bien vague et faible. J'ai vu mourir tous les héros de la chanson française et je ne citerai que Brassens, Ferré, Gainsbourg et  celui qui eut le talent d'arriver avant les autres, d'ouvrir le chemin, et de partir le dernier, refermant la lumière derrière lui. Charles trenet, bien sûr, la référence absolue de tous ceux qui rêvent une chanson qui nous réveille et qui n'est dans l'actualité que pour de sordides et infernales histoires d'héritage.

Que dire de Benjamin Biolay ? C'est une personne qui porte en lui le dandysme absolu, un peu à la manière d'un poète maudit. Il sait tout faire, des textes du noir d'encre de Chine (A l'origine, Histoire d'un garçon) aux textes oscillant entre nostalgie tendre et sensuelle (Chaise à Tokyo) et observation distanciée du couple bobo résidant entre Bastille et Montparnasse (15 août avec Valérie Donzelli, Brandt Rhapsody avec Jeanne Cherhal). Humour parfois, souvent en fait, mais d'une élégance un peu glaciale. On a eu tort d'assimiler son tube récent, dédié à son enfant, à une chanson tendre. C'est une chanson qui annonce à son fils qu'il va vraiment en chier.

Biolay est quelqu'un qui me touche infiniment. Longtemps mal à l'aise en scène, peu sûr de sa voix, de sa gestuelle, il me rappelle quelqu'un. La beauté parfois tragique de ses textes, qui ne renie pas une légèreté de faux poseur, de vrai tourmenté me rappelle quelqu'un. La plénitude de ses compositions musicales, ses renversements harmoniques, cette capacité à imposer un thème comme déjà classique, à peine écouté pourtant, me rappelle quelqu'un. Ce besoin d'être entouré de femmes qui ne seraient pas a priori les plus moches ni les plus cons, de partager avec elles le lit et la scène, la chronique et la passion me rappelle quelqu'un. La fragilité de la voix, mais l'autorité sans violence de cette voix, si on prend la peine de l'écouter vraiment. Ce regard sans la moindre concession sur le métier qu'on lui a tant reproché, comme on condamnerait un famillicide lucide et mélancolique, ça me rappelle quelqu'un qui considérait la chanson comme un art mineur.

J'éprouve pour Benjamin Biolay une admiration sans limite, admiration pour celui qui a su remettre la chanson française sur ses deux pieds, quand tant d'autres succombaient à la facilité de la béquille. J'éprouve également pour l'homme Biolay une sympathie que m'inspirent peu de people. D'ailleurs, BB est-il réellement un people ? N'est-ce pas un artiste qui essaie d'accorder sa vie à ses désirs, ce qui me semble la moindre des choses.

Je vous propose deux titres, en vidéo, car je sais que vous n'écoutez pas sans vos yeux. D'abord un clip (ce qui est rare ici), parce que la chanson me touche réellement et la vidéo me semble bien foutue. C'est noir, pas très rock, vaguement SM, sexe et glam. Ensuite, en public, une version pas trop amochée d'une des très belle chanson d'amour désespérante de BB, reprise d'ailleurs par La Fiancée que je vous invite à découvrir (pas ici) et qui chante sous la direction artistique et amicale de Florent Marchet. Juste pour dire que le monde est petit.

Laisse aboyer les chiens (clip)

  Bien avant (scène)

Ces chansons ne sont pas, certes, d'une humeur gaie ou troupière. Difficile de marcher au pas en beuglant "Bien avant qu'on se soit perdu, oui , bien avant qu'on ait rien gagné", mais ceux qui auraient la nostalgie du pas de l'oie ou du pas du coq sont priés de quitter ces lieux en les laissant aussi propres qu'il les ont trouvés. Parfois, on n'a pas le muscle joyeux, alors, BB peut se révéler un agréable camarade de jeu. De même, si l'ironie nous chatouille, ses chansons s'accordent merveilleusement à notre état.