J'aime pas les fêtes de fin d'année. Ça tombe bien, c'est fini et ne recommencera pas avant près d'un an. Le seul intérêt de la période est de refermer une tranche temporelle (même conventionnelle) et d'en ouvrir une autre, prétexte au salutaire exercice dénommé Bilan et Perspectives. Pour les secondes (perspectives), nous verrons plus tard. Pour le premier (bilan), il commence aujourd'hui avec mon année cinéma, soit une présentation rapide de ce que j'ai retenu des films vus à Paris et dans sa proche région, au cours de la tranche spacio-temporelle allant du 1er janvier  au 31 décembre 2010. Du moins des nouveautés. Suivront dans les jours qui viennent la musique et les livres découverts ou appréciés dans le même temps.

Comme je n'ai pas tout vu (heureusement, vous m'avez regardé ?) et malheureusement pas vu tout ce qui me tentait, voire me semblait indispensable, je vous offre un palmarès à la fois très subjectif et très partiel. Ne lisez donc pas ici : "voici les films de l'année 2010", mais bien "voici les films que j'ai particulièrement aimés en 2010", parmi les sorties.

Je laisse tomber toute analyse. Juste quelques mots.

D'abord, quatre films se détachent. Mais si j'avais pu voir Mystères de Lisbonne de Raoul Ruiz, ce film serait peut-être le cinquième.

Les autres films cités, je les aime vraiment, mais il m'a paru futile de les classer, sinon par ordre alphabétique. Ensuite, je souhaite honorer trois films inclassables et que je n'ai pas voulu confronter à "mes films de l'année". Ils méritent d'être cités et, surtout, vus. Par ailleurs les actrices et les acteurs qui m'ont impressionné. Une reprise sera honorée (en fait, il y en eut plein de merveilleuses, mais une parmi toutes a été une révélation). J'ai relevé une seule veste méritant d'être, justement, relevée, ce qu'on appelle un Grand film raté. Et enfin, pour ceux et celles qui auraient la patience d'aller jusqu'au bout de ce billet, un vrai, grand, immense moment de cinéma.

Auparavant, un souvenir de cinéma, intemporel, comme Marlene Dietrich dont Jean Cocteau a dit que son nom commençait comme une caresse et finissait comme un coup de trique. Extrait de L'ange bleu... 

MES FILMS DE L'ANNÉE

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Oncle Boonmee
(celui qui se souvient de ses vies antérieures)

de Apichatpong Weerasethakul
(France, Grande Bretagne, Espagne, Thaïlande, Allemagne)
Distributeur : Pyramide Distribution.

Palme d'or contestée par des cons, ce film n'aurait pu exister sans Cannes et n'a connu qu'une carrière médiocre. Il nous ouvre pourtant des voies nouvelles pour un cinéma qui serait, selon la distinction du grand Agité poète, gaulliste et résistant Malraux, "par ailleurs (...) une industrie" donc fondamentalement autre chose. Ce film paisible, qui montre la sérénité d'un homme marchant vers sa mort, en harmonie avec la nature, l'histoire, les esprits, les animaux et les vivants est peut-être le brouillon d'un cinéma qui ne serait pas mort en 2020 ou 2030. Ou 2014 ?
La crétinerie d'une partie de la critique totalement institutionnalisée
incapable de comprendre un film d'une simplicité telle a permis de relancer un débat qui semblait enrayé et qui porte sur ce beau titre d'André Bazin : "Qu'est-ce que le cinéma ?". Si le film n'apporte, en soi, aucune réponse, il permet, à nouveau, de poser la question.

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Film Socialisme
de Jean-Luc Godard
(France, Suisse)
Wild Bunch Distribution

Jean-Luc Godard a annoncé que Film Socialisme serait son dernier opus. Se retirant dans sa Suisse natale, à l'instar de Bergman renonçant à la vie terrestre et limitant son espace mental à son île (souvenir de Monika ?), Godard aurait vendu tout son matériel cinématographique.
Cet homme qui, comme Les Lumière, Griffith, Eisenstein, Murnau ou, aujourd'hui, Weerasethakul, a inventé la grammaire cinématographique de son époque avec A bout de souffle, nous livre ici LE grand film sur la confusion, le chaos, l'état sauvage de notre siècle déjà maudit dans un film d'accès difficile, certes (soyons honnête), mais qui offre, à qui accepte le contrat du réalisateur, une des clés d'accès (il y en a d'autres) au cinématographe. Le cinéma comme révélateur. de la mondialisation. Le monde comme film. Cette œuvre, traînée dans la boue par les analphabètes du Figaro, est un événement. d'importance Qui se mérite, il est vrai.

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Poetry
Réalisé par Lee Chang-Dong
(Corée du Sud)
Distributeur : Diaphana Distribution

Il y a une scène dans Poetry qui justifie l'invention du cinéma, celle (il faut avoir vu le film pour situer) où, dans une baignoire, une femme âgée menacée d’Alzheimer, mais dotée d'un charme presque indécent, fait l'amour à un vieillard infirme et presque idiot, après lui avoir fourni une dose de viagra. Dit comme ça, c'est très con. Celles et ceux qui ont vu le film approuveront. Par ailleurs, c'est un des plus beaux objets filmiques du moment, avec une actrice exceptionnelle (voir plus bas). Made in Korea, comme beaucoup des films qui ont compté cette année.

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The Ghost-Writer
Réalisé par Roman Polanski
(France)
Distributeur : Pathé Distribution

Polanski est revenu et il fait ce qu'il sait le mieux faire, nous foutre les chocottes à partir d'éléments de notre quotidien qui, d'un seul coup, nous semblent étranges. Comme la mémoire d'un GPS... Dans ce film sombre, paranoïaque, presque dangereux, il exploite une manigance politique dont tout le monde se fout pour nous tirer vers les eaux nauséeuses d'un polar noir au bord de la folie. Aujourd'hui, l'espace cinématographique est devenu le plus étroit, le plus phobique qui soit (claustrophobique), notre propre cerveau. Nolan en a fait un excellent film commercial (Inception) et Scorcese une des pires déceptions de l'année (Shutter Island). Polanski, armé d'un classicisme bétonné, se contente de dominer et exhiber un sourire ironique et dérisoire sur le monde et le cinéma. Sidérant.

Les films suivants, qui ont formé mon bonheur cinéma tout au long de l'année, ne sont pas classés, sinon par ordre alphabétique, ni commentés, mais je me rends compte (la dinguerie de ce monde gagne) qu'ils pourraient presque tous se voir accoler, soit le mot Paranoïa, soit le mot Schizophrénie. Et ce n'est pas ma faute à moi.

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Année Bissextile
(Año bisiesto)
Réalisé par Michael Rowe
(Mexique)
Distributeur : Pyramide Distribution

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Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans
(Bad Lieutenant: Port of Call New Orleans)
Réalisé par Werner Herzog
(USA)
Distributeur : Metropolitan FilmExport

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Des filles en noir
Réalisé par Jean-Paul Civeyrac
(France)
Distributeur : Les Films du Losange

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Gainsbourg - (vie héroïque)
Réalisé par Joann Sfar
(France)
Distributeur : Universal Pictures International France

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Kaboom
Réalisé par Gregg Araki
(USA)
Wild Bunch Distribution

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Mother
Réalisé par Bong Joon-ho
(Corée du Sud)
Distributeur : Diaphana Films

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Nuits d'ivresse printanière
Réalisé par Lou Ye
(France, Chine*)
Distributeur : Le Pacte

* Lou Ye est interdit de tournage en Chine depuis Une jeunesse chinoise, son film qui évoque les événements de la Place Tien An Men.

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Tournée
Réalisé par Mathieu Amalric
(France)
Distributeur : Le Pacte

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Un poison violent
Réalisé par Katell Quillévéré
(France)
Distributeur : Sophie Dulac Distribution

LES BONNES SURPRISES DE L'ANNÉE

Deux films français et un film franco-allemand m'ont passionné par leur originalité, une sorte de dissidence artistique par rapport aux cinémas main stream et art et essai habituels. La Reine des pommes restera mon film fétiche, celui que je trimballe dans un petit coin de mémoire, pour les jours qui ne sourient pas. Crime fait à peine partie du monde visible, non seulement en raison de sa différence, mais aussi de sa quasi non distribution. Il reviendra comme un fantasme cinéphilie, un rêve éveillé, le Sang d'un Poète contemporain. Soul kitchen arrive à nous faire rire avec des éléments de drame et croire à une solidarité aussi désirable et naïve que dans un film de Capra. Bien.

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La Reine des pommes
Réalisé par Valérie Donzelli
Distributeur : Shellac 

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Crime
Réalisé par Vincent Ostria
Distributeur : Les Productions Aléatoires

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Soul Kitchen
Réalisé par Fatih Akın 
Distributeur : Pyramide Distribution

LA REPRISE DE L’ANNÉE

Il y eut l'année Lola Montès. 2010 est l'année Chaussons rouges.

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Pour un commentaire sur ce film jouissif, je vous renvoie à mon billet du 7 avril dernier.

ACTRICES, ACTEURS DE L'ANNÉE

Ma révélation (actrice non professionnelle)

Augarde

Clara Augarde, Anna dans Un poison violent

Actrices très pro

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Yoon Jung-hee, Mija dans Poetry

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Léa Seydoux, Prudence dans Belle Épine

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Valérie Donzelli, Adèle dans La Reine des pommes

Acteurs (découvertes de l'année)

Depardieu

Gérard Depardieu, Serge dans Mammuth

Leonardo

Leonardo DeCaprio pour l'ensemble de ses rôles
C'est le Léa Seydoux américain, il est partout, lui aussi, il peut tout. Il sera J. Edgar Hoover, plus parano que jamais, pour Clint Eastwood et on sait déjà qu'il sera vraiment J. Edgar Hoover, le patron foldingue du FBI, ennemi de tout le monde, un rôle en or pour Lenny..

LA VESTE DE L'ANNÉE

Il fallait l'immense talent de Martin Scorcese, le génial auteur-réalisateur de Taxi Driver et Les Affranchis, pour réussir une catastrophe aussi monumentale. Shutter Island n'est pas une merde. Ce n'est pas un film méprisable. Ce n'est ni La rafle, ni La Môme. C'est une œuvre qui relève d'une maîtrise rare de l'outil cinématographique. C'est un film dans lequel tout (et DeCaprio avant tout) serait parfait si... Est-ce la proximité de l'immense réussite de Polanski (The ghost writer) dans une tonalité proche (le début des deux films est, d'ailleurs, à peu près le même) ? Mais le film ne marche pas et ses deux heures et dix-sept minutes m'ont plongé dans un demi sommeil comateux.

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Martin devrait venir nous faire une Master Class pour nous expliquer comment on peut aussi somptueusement chuter, avec, justement, cette classe qui désigne les plus grands. Comment, avec un tel sujet , de tels moyens, un tel passé parmi les plus grands réalisateurs américains, i est possible de passer aussi loin du film qu'on imaginait possible.

VOILA, c'est fini.

Et comme c'était vraiment sympa de votre part de me suivre jusqu'ici, je vous offre une vraie scène de cinéma.
C'est rien que la plus belle scène d'un des plus beaux films de l'histoire.

Ça parle de : c'est quoi Voir ?

Je résume pour ceux qui n'auraient pas vu le film (au fait, avant de vous vautrer dans le confort de ce blog, allez voir les films, même les plus fabuleux) : Le petit homme a rencontré cette jeune fleuriste aveugle, il fait tout pour l'aider jusqu'à payer l'opération qui lui rendra la vue. Enfin, la vue ordinaire. Le don de voir, ce sera la scène finale du film que je vous offre, petits veinards. Elle a imaginé, suite à un événement fortuit, que le petit homme était en fait un homme riche, mais généreux alors que pour économiser les centimes, le petit héros fait tout ce qu'un sarkoziste ne ferait pas, travaille comme un animal, se fait casser la gueule, dort en prison.

Dans cette scène, justement, il sort de prison, il n'est pas très winner, pas très sarkompatible. L'opération a réussi, la fleuriste  voit, et elle ne vend plus de fleurs dans la rue, elle tient une boutique et... Et c'est la magie du cinéma.

Je donnerais tous les films vus en 2010 pour cette scène. A bientôt.