J'ai bêtement raté ce rendez-vous étonnant, il y a quelques années, "Lavilliers Chante Ferré", au Chatelet, à Paris. Vu l'affiche trop tard. Aujourd'hui, on m'a permis de refermer cette brèche du souvenir (i.e. cette connerie) en me montrant le DVD qui vient de sortir. J'en suis encore retourné.

th_lavilliers_chante_ferreIl y a d'abord l'évidence de cette rencontre : deux artistes de La Marge (titre de l'album consacré par Bernard aux poètes) adulés mais suspects aux yeux de leur public car talentueux (à une puissance rare) et égotistes, complexes, populaires. C'est avec La mémoire et la mer, un des textes les plus secrets de Léo, que la rencontre s'est opérée, aussi fortuite et évidente que celle d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection. La mémoire, on dirait un texte de Bernard sur une musique de Léo ou encore un texte de Léo sur une musique de Bernard. Totale confusion pour une beauté fatale. Et parmi les (pauvres) compléments du DVD, une interprétation de ce titre quasiment terminale, déjà spectrale, d'un Léo fatigué, mais encore en colère, qu'on sent déjà en dialogue avec la mort. Bouleversant.

Le concert se passe en trois parties, comme une sorte de repas lyrique : en entrée apéritive, seul avec son pianiste, Bernard annonce les couleurs de la soirée : La vie d'artiste ("Tu lui diras que je m'en fiche"), Vingt ans, La mélancolie et d'autres perles de haute culture sont énoncées avec toute la sobriété qui sied à l'événement : je rends hommage, mais si je fais du Lavilliers, c'est ma nature, je ne me force pas. Ensuite viennent en plat de résistance les musiciens fidèles, dont l'indispensable Thierry Fanfan aux basses. Pendant une dizaine de titres, Bernard lavilliérise au plus haut quelques titres, tubesques ou oubliés du Grand Passeur. Sa version de C'est extra, réel tube de 1968 rappelle que Gainsbourg n'était pas seul à savoir poser des mots sur le plaisir féminin ("Et sous le voile à peine clos / Cette touffe de noir jésus / Qui ruisselle dans son berceau / Comme un nageur qu'on attend plus."). Après un Thank you Satan au blues rapeux et une Etrangère festive, Lavilliers termine cette partie en magnifiant L'affiche rouge. Je revendique mes larmes et leur authenticité.

La troisième partie, dessert étouffe-belle-mère, m'a moins convaincu. La présence de l'Orchestre national de Lyon, incontestablement inspiré, mais plombé par sa culture classique, un peu réductrice, plombe quelque peu l'hommage, qui se fait national. Je sens Bernard un peu écrasé par la dramaturgie violonneuse de La mémoire et la mer ou du simplissime poème verlainien Ame, te souvient-il ? dont la beauté nue ne demande pas ce traitement de luxe. Les Assis, en revanche, se renforcent de cette dimension symphonique.

Mais quand il revient, seul avec sa guitare, chanter, avec Aragon "pour passer le temps", Bernard nous ramène à l'essentiel : c'est l'homme qui fait la poésie, c'est sa respiration qui en donne le rythme, c'est sa solitude qui lui fait toucher l'univers. Bernard, Léo, une guitare, la nudité enfin, la chanson sans atours, c'est beau.

Suit un extrait trouvé sur internet, de la partie "symphonique". J'ai pu paraître critique, mais il faut l'être et ça n'enlève rien au sentiment de bonheur ressenti. Quelle connerie d'avoir raté ce concert !