Interview Libé

« Je me voyais comme un créateur »
Interview
Dennis Hopper. Rencontre avec le héros de la contre- culture, à l’heure d’une rétro-expo.
Recueilli par GRÉGORY SCHNEIDER
« Vous ne l’avez pas vu passer ? On l’a perdu. » Dennis Hopper (62 ans) était de passage à Paris la semaine dernière, pour promouvoir la rétrospective et l’exposition très complètes - photos, peintures et films, joués ou réalisés par lui - que lui consacre la Cinémathèque française (1). Après avoir joué à cache-cache avec son attachée de presse, il a accepté le principe du name dropping à propos de quelques-unes des innombrables rencontres qui ont façonné celui qui, depuis le milieu des années 60 jusqu’au début des années 80, symbolisa la contre-culture américaine, à la fois acteur, réalisateur, artiste et grand collectionneur d’art.
Nicholas Ray (cinéaste américain, avec lequel Hopper a tourné la Fureur de Vivre en 1955) : « Quand j’avais 18 ans, j’étais sous contrat avec la Warner, qui m’avait embauché après m’avoir vu dans des shows télés. Voilà comment je me suis retrouvé sur la Fureur de vivre. Ça n’a pas été simple, puisque Nick et moi avons eu chacun une histoire de cœur avec Natalie Wood pendant le tournage et comme il était plus âgé que moi, j’ai l’impression qu’il m’en a voulu. Des années plus tard, je l’ai retrouvé à Cannes, où je m’étais rendu pour Easy Rider. Il vient me voir : "Dis, tu pourrais me passer 500 dollars ?" Je ne les ai pas ; à cette période-là, un copain m’héberge, je suis fauché. Je tape une connaissance et je les donne à Nick. Une heure après, il revient me voir : "Donne-m’en encore 500." Il avait tout perdu au casino… »
Jasper Johns (peintre et artiste conceptuel américain, photographié par Hopper en 1962) : « C’est le premier type du groupe que nous formions à avoir touché le million de dollars : 17 millions en fait, le prix d’une de ses toiles. Pour moi, il figurait une sorte de maître que nous regardions tous comme tel, l’un des plus grands peintres américains de l’après-guerre. Savez-vous qu’il a dessiné des plans de fenêtre ? Sur la 5e Avenue de New York, il y a des appartements et des magasins dont les fenêtres ont été imaginées par Jasper Johns. Il y aurait un truc merveilleux à faire : trouver toutes ces fenêtres, les photographier et faire un super bouquin. »

Francis Ford Coppola (cinéaste américain qui a di- rigé Hopper dans Apocalypse Now et Rusty James) : « Après Apocalypse Now, Francis a perdu son studio. On a donc loué des camions, on a mis tout ce qu’on pouvait récupérer du studio dedans et on s’est mis en route, depuis Los Angeles jusqu’en Oklahoma. Là, Francis a fait à la file deux films basés sur des nouvelles de Susie Hinton, les Outsiders et Rusty James, où je joue le père alcoolique d’un personnage interprété par Mickey Rourke. Coppola : fin, cultivé. Costaud. Quand il paumait jusqu’à sa maison au fur et à mesure des dépassements de budget sur Apocalypse Now, je ne l’ai jamais vu paniquer. C’était plutôt : "Bon, vu ce que tout ça me coûte, autant faire un bon film…" Je me rappelle qu’il faisait parfois à manger pour tout le monde ; acteurs, techniciens… Des spaghettis, des salades… Et il servait les gens à table. Alors qu’il allait à la ruine. Voilà ce que j’appelle un leader [rire]. »
Cartier-Bresson : « En 1961, je me voyais déjà comme un créateur. J’avais du mal à trouver des rôles à cette époque, je voulais réaliser des films et utiliser un appareil photo m’apparaissait comme un moyen d’apprendre. A part ça, j’étais un grand fan de Cartier-Bresson, le moment décisif, tout ça… Un photographe doit se débrouiller avec la foule, avec des choses qui se passent devant son objectif et qu’il ne maîtrise pas. J’aimais cet aspect du métier. Juste avant de réaliser Easy Rider, j’ai tenté de devenir photographe de guerre au Vietnam. Je connaissais un sénateur, j’ai fait la demande : l’armée américaine venait tout juste de prendre position là-dessus, les photographes n’avaient plus l’autorisation d’y aller. Voilà comment j’ai sauvé ma vie [rire]. »
Paul Newman (acteur américain, photographié par Hopper) : « J’étais amoureux de Joanne Woodward [qui deviendra par la suite la seconde femme de Newman, ndlr]. Un soir, je l’ai emmenée à la première new-yorkaise de Géant, puis dans un night-clubnight-club assez select… Elle essayait de partir sans moi, "reste, reste ; moi je suis fatiguée…" Je m’accroche et je la raccompagne quand même chez elle. J’insiste pour entrer dans son appartement. Elle résiste, me repousse… et j’ai dévalé les marches sur le dos. Plus tard, Paul Newman m’a expliqué qu’il était derrière la porte de Joanne ce soir-là : il était encore marié à sa première femme à l’époque. »

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L'élégie d'un pays désaffecté
Gérard LEFORT Didier PERON
Le road-movie serait-il un genre ciné- matographique strictement américain ? Bien évidemment, si on improvise une liste où les titres se bousculent, de Easy Rider à Point limite zéro, de Gun Crazy aux Amants de la nuit, pour n'en citer que quelques-uns fameux. C'est moins évident si on se rappelle que les sources de cette ode à la pérégrination plus ou moins aléatoire, et dont chaque étape est une épreuve, renvoient aux plus an- ciennes traditions littéraires de ce qu'on a appelé en Europe "le roman de forma- tion". La spécificité de son interprétation hollywoodienne tient à des mythologies autochtones, à la fois géographiques et historiques : la conquête de nouveaux espaces, le déplacement infini des fron- tières, le passage en force de tous les barrages (surtout s'ils sont de police) et de toutes les limites (symboliques ou réelles).
Scène primitive du road-movie : extérieur nuit, lumière des phares balayant l'asphalte, insomnie du conducteur, angoisse de sa passagère et, dans le rétroviseur, la menace d'être rattrapé et stoppé net. On dit road- movie mais on pourrait tout aussi bien dire chase-movie ("film de traque"), tant le genre carbure à la course-poursuite éperdue. Par essence, les héros du road-movie sont en marche et rien ne peut les arrêter, sauf évidemment la mort.
Qu'est-ce qu'ils fuient ? Certainement pas la vie, car sur la route l'énergie ne manque pas et le récit embraye à tombeau ouvert sur une dynamique folle de rencontres, d'accidents, d'impromp- tus : "l'épuisement de personnages au milieu d'un espace en ruine" (Jean- Baptiste Thoret). Non, ils fuient plus probablement l'American way of life. Plutôt le désert que le centre-ville, plutôt les chemins de traverse que les autoroutes, plutôt le motel que le pavillon de banlieue, plutôt le hot-dog à cent à l'heure que la dinde du Thanks- giving Day. Autant dire que le road- movie est aussi le roman du paysage américain, dont le western constituerait l'autre grand chapitre. La grande différence, c'est que si le western fut le chant de la conquête infinie, le road- movie est plutôt l'élégie d'un pays désaffecté. Vide et vidé. Plus d'Indiens, une nature comme pétrifiée, hérissée de panneaux signalétiques absurdes indi- quant des directions comme autant de culs-de-sac, et l'avenir de la civilisation suspendue à l'espoir d'une station- service encore ouverte.
Le genre a connu un regain dans les années 60-70 où la contestation du commerce hollywoodien passa par moult films, où il fallait de nouveau, et sous forte influence de Jack Kerouac et de LSD, reprendre la route. C'est le succès inattendu d'Easy Rider de Dennis Hopper, qui relance durablement le born to be wild, "né pour être libre" On pouvait croire que cette vague retomberait d'elle-même avec la déconfiture des utopies de la beat generation. Or le genre a survécu en mutant.
Ces codes, quasiment à l'identique, continueront d'être respectés par des cinéastes européens de la nouvelle génération. Pour exemple, Wim Wenders (Alice dans les villes, Au fil du temps...) ou Michelangelo Antonioni (Zabriskie Point). Aux Etats-Unis, ce qui aurait pu devenir un académisme est en fait repris, malaxé, recyclé par tous les moyens de la fiction. On peut citer le Tueurs nés (Natural Born Killers en V.O.) d'Oliver Stone, qui exagère le genre jusqu'au cartoon iconoclaste ; le Little Miss Sunshine de Jonathan Dayton et Valerie Faris, qui tente de renverser la vapeur funeste du genre en happy end, et, plus passionnant, Une histoire vraie de David Lynch (The Straight Story en V.O.), qui ralentit le genre jusqu'au comique (un vieillard sur une tondeuse à gazon parcourt des centaines de kilomètres à deux à l'heure !) tout en lui rendant hommage. Mais la meilleure définition du road-movie est encore peut-être celle que donne Faye Dunaway à Warren Beatty dans le Bonnie and Clyde d'Arthur Penn : "Tu sais, quand on a commencé, j'ai cru que nous irions vraiment quelque part. Mais ça, c'est ce qu'il y a, on ne fait qu'aller de l'avant." (« But this is it, we are just goin'. »)
 Hans Zischler dans Au fil du temps de Wim Wenders (1976)
 Zabriskie point- Antonioni

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