Bad days, bad day.

Ce blog va se transformer en nécro.

Après Robert Altman, Philippe Noiret, Anita O'Day nous quitte. A 87 ans, OK. Elle a eu plus de temps que Lady Day. Ce nom ne dit peut-être pas grand chose aux plus jeunes, mais Anita a été au jazz ce que, peut-être Altman au cinéma américain des 70's : une inventeuse de forme (le skat, par exemple) et une façon de réinventer son art constamment.

Il y a des enregistrements des années 40 qui sont d'une jeunesse estrème, avec Gene Krupa (elle a été chanteuse d'orchestre, avec Oscar Peterson et Ray Brown, avec Nat King Cole, avant la crise crooner de celui-ci.

Bordel, que l'actualité est triste.

Je sais, après les 160 morts en Irak, mes élans pour ces artistes peuvent paraître un peu indécents. Ce dont je suis certain, c'est que si les gens comme Altman, Noiret, O'day étaient plus nombreux (et les Bush moins), le monde serait meilleur.

Salut Anita !


L'article du Monde 525/11/06°:

La chanteuse américaine Anita O'Day est morte dans un hôpital de Los Angeles, jeudi 23 novembre, à l'âge de 87 ans.

En 1945, Anita O'Day remporte le prix Esquire. Depuis quand qualifie-t-on ce style de femme de "grande dame de la chanson" ? Depuis qu'on annonce avant même la sortie en salles un "film-culte" ? Ou avant le décollage d'un charter pourri, "Faites un voyage de rêve" ? Elégance, classe, science du phrasé et des rythmes, voix contrôlée à l'extrême, dans son cas, c'était vrai. Elle l'aura, au demeurant, payé au prix fort. Prison, huées, discrédit, rien n'aura manqué à la perfection de sa gloire.

Un établissement de l'Ile-Saint-Louis, le Franc-Pinot, a eu l'élégance de l'inviter trois soirs (du 29 juin au 1er juillet) en 2004. Bien entendu, elle ne chantait plus comme Anita, mais elle chantait encore comme Anita O'Day. Le New Morning l'a programmée en 1988. Ceci vaut réparation. Car en Europe où n'est pratiquement jamais venue une Marie Stallings, elle en a bavé. Autant les amateurs du premier cercle l'adulaient, autant les imbéciles ne se sont jamais trompés dans les traitements qu'ils lui ont fait subir.

A Comblain-la-Tour (Belgique), le 6 août 1966, elle quitte la scène à la sixième chanson sous un cocktail de sifflets, quolibets et de frites, chacun sa barquette en main. A Chaillot, le 17 octobre 1970, elle quitte la scène sous les horions d'apprentis gauchistes huant, les misérables, sa peau blanche, son magnifique chapeau et les gants noirs qu'elle avait enfilés pour eux. Les deux fois, on n'oubliera jamais, elle quitte la scène avec un sourire, un adieu de la main si gracieux, si inspiré, un adieu d'amante bafouée, exactement ce geste auquel s'entraîne sans grand succès, il faut bien le dire, la reine d'Angleterre depuis maintenant une bonne cinquantaine d'années.

GRÂCE ET DRÔLERIE

Née à Chicago (Illinois) le 18 octobre 1919, Anita O'Day a commencé de chanter et danser de chic à 12 ans. Puisqu'elle savait, elle n'a jamais eu besoin d'apprendre. A Chicago, avant la guerre, la scène musicale est particulièrement active. Elle entre dans l'orchestre de Gene Krupa en 1941. Premier séjour en cabane pour usage de marijuana. En matière pénale, l'Amérique n'a jamais fait de cadeaux aux musiciens de jazz, se montrant d'ailleurs d'une grande égalité de traitement devant les races, en l'affaire. Stan Kenton l'engage. Chanteuse de big band, ce n'est pas une mince aventure : faire face à la musique, à la chanson, au public n'est que pipeau à côté de l'affrontement des hommes de l'orchestre, du clan mâle, des musiciens sans concession. Faire face aux hommes qui vous voient de dos.

A partir de 1952, pendant une dizaine d'années, Anita O'Day enregistre pour Verve avec les stars (Oscar Peterson). Elle mène une carrière erratique, mal dirigée, soumise aux aléas des substances, revient en mal-aimée en Europe, mais dans l'orchestre de Benny Goodman qui sauve la mise, triomphe au Japon, habite chaque chanson comme un fragment d'autobiographie : qu'elle rédige d'ailleurs, sous le titre High Times, Hard Times.

On la voit dans Drum Crazy, le film de Don Weiss, Jazz On A Summer's Day (1958). Les amateurs des sept premiers cercles ne se sont jamais lassés de ses performances, cet art du rare et du quart de ton, cette finesse du "husty-toned style", encore moins de sa grâce et de sa drôlerie qu'on pourrait nommer humour si cela n'expédiait l'ineffable côté "femme, trois fois femme" en elle, dont parle Musset. Demeurent, nombreux, mais sans chapeau ni gants, les albums.